Je sens que mon travail n’est pas reconnu et que je vis parfois de la discrimination subtile. Qu’avez-vous fait dans ces situations ?


Bonjour tout le monde ! Je veux vous partager une expérience et je ne pense pas être la seule dans cette situation. J’ai quelques questions aussi. Je vous réfère souvent et vos réponses sont toujours de très grande qualité alors j’ai eu le réflexe naturel de m’adresser à vous. Peut-être que parmi vous, il y a des personnes qui pourraient me donner des conseils ou du moins m’apporter un peu de support parce que je me sens bien seule actuellement.

Dans mon milieu de travail, je suis la seule personne dans mon équipe à avoir fait mon coming-out en tant que femme queer, sur une centaine de personnes. C’est un milieu très hétérocismononormatif, très blanc, personne dans mon équipe n’a de handicap dit visible, bref, vous voyez le portrait. Mes collègues les plus proches sont généralement très agréables avec moi (je sais, je m’emballe pour des relations cordiales de base) et lorsque des accrochages arrivent dans l’équipe élargie (par exemple, quelqu’un a déjà fait une drôle de remarque parce que j’affiche mes pronoms sur Zoom), j’ai encore la patience d’expliquer et d’éduquer…

Par contre, il y a deux choses qui m’affectent beaucoup.
La première, c’est que je sens que je n’ai pas la reconnaissance que je devrais avoir, surtout quand je travaille sur certains projets développés pour la diversité sexuelle et de genre (dont j’ai hérité ou que j’ai moi-même développés). Par exemple, dans les rencontres d’équipe, les boss ne parlent jamais de ces projets et je dois toujours le faire par moi-même. Contrairement à mes collègues, je ne reçois pas de félicitations sans avoir mentionné mes réussites au préalable, alors que leurs efforts en lien avec d’autres dossiers sont régulièrement soulignés. Je ne sais pas si c’est parce que mes boss sont vraiment homophobes ou transphobes, parce qu’ils ont peur de “déranger” les autres employé.e.s avec ces sujets ou pour une autre raison, mais ça me chicote. Et c’est difficile d’avoir du support de mes collègues en temps de pandémie où le monde de l’éducation est en crise et tout le monde est épuisé.

La deuxième, c’est que je constate que mon expression de genre a une grande incidence sur la crédibilité qu’on m’accorde. Les jours où je me maquille et je m’habille de façon plus “féminine”, c’est comme si c’était plus fluide pour les gens, plus facile de s’adresser à moi. Quand j’adopte une expression de genre plus masculine, même quand je suis plus chic, c’est comme si on m’oubliait ou si on avait peur de moi. Par exemple, dans les réunions d’équipe sur Zoom, je peux voir une différence dans mon tour de parole en comparant les jours où j’ai une expression de genre plus féminine (on me passe la parole rapidement) ou masculine (on me passe la parole en dernier ou on m’oublie, simplement). C’est comme ça dans mon équipe de travail mais aussi avec des collaborateurices du milieu de l’éducation.

Ça me fait de la peine et ça me fâche – je me sens seule au niveau de mon identité, je sens que mon travail n’est pas reconnu et que je vis parfois de la discrimination subtile, mais qui me fait mal quand même.
Qu’en dites-vous ? Avez-vous déjà vécu des situations similaires ? Qu’avez-vous fait dans ces situations ?

Merci de m’avoir lue.
Jeanne

Bonjour Jeanne!

 

Merci de faire confiance à AlterHéros avec ta question et aussi de nous référer à d’autres. Ça fait toujours plaisir de répondre à d’aussi beaux messages que celui-ci. 

 

Tu ne croirais pas les soupirs que j’ai poussés en le lisant. Je me reconnais tellement dans ce que tu écris! Tellement tellement! 

 

Ce que tu vis est non seulement fâchant, c’est déshumanisant. J’aimerais avoir une baguette magique et effacer toute la cishétéronormativité de ton environnement de travail. Malheureusement, je n’ai pas de pouvoirs magiques, alors je te suggère de te partager mes expériences similaires aux tiennes et quelques pistes d’exploration. Je n’ai pas les réponses à tout, mais j’espère au moins arriver à ce que tu te sentes moins seule. 

 

Tu parles donc de deux choses qui t’affectent particulièrement dans ton milieu de travail. La première est que tu sens que tu n’as pas la reconnaissance que tu devrais avoir en lien avec des projets LGBTQ+. Tu dis que tes patrons n’abordent jamais par eux même ces projets et ne te félicitent pas de tes réussites en lien avec ces dossiers. 

 

J’ai beaucoup vécu cela quand j’étais aux études et aussi dans certains milieux de travail. Malgré l’incroyable quantité de travail, de temps et d’énergie que j’ai dépensé dans l’amélioration des droits et des conditions des étudiant.e.s LGBTQ+ dans les différentes institutions que j’ai fréquentées en tant qu’étudiant, je n’ai presque jamais vu ces efforts soulignés de façon “officielle”. J’ai eu plusieurs fois le coeur brisé lorsque je me suis vu invité comme finaliste à un gala étudiant, pour finalement voir quelqu’un ayant travaillé sur une pièce de théâtre ou bien coaché de façon dévouée une équipe de volleyball remporter le prix à ma place. Je ne dis pas que ces personnes n’avaient pas fait preuve d’un bel engagement dans leur communauté, mais j’aurais aimé que mon engagement pour les droits humains soit célébré, lui aussi.

 

Je crois que tout ce qui a trait aux projets pour améliorer les droits et les conditions des personnes LGBTQ+ est encore perçu comme de “l’activisme” au sens péjoratif du terme. C’est comme si les gens trouvent que c’est normal de s’investir dans des projets LGBTQ+ quand on l’est, puisque ce sont des causes qui nous touchent personnellement. Comme si on avait pas besoin de reconnaissance, parce qu’on a “la chance” de travailler sur des projets qui touchent notre identité. Comme si on devait remercier nos supérieur.e.s de nous donner cette “opportunité” au lieu qu’iels nous remercient de faire ce travail difficile et émotionnellement chargé. 

 

Moi je ne trouve pas normal qu’une seule personne dans un environnement, qu’il soit professionnel, scolaire ou autre, doive porter à elle seule une cause particulière. Et je ne trouve pas ça normal que l’on doive se passer de reconnaissance parce que ces luttes nous tiennent à cœur. 

 

Alors, d’abord, merci pour le travail que tu fais. Merci de tes contributions aux causes LGBTQ+. Merci pour tes projets, merci pour ta pertinence. 

 

Ensuite, si tu veux savoir comment j’ai géré ça, je crois que ce qui m’a vraiment aidé c’était d’avoir des gens dans la salle qui étaient sensibilisés à souligner mes contributions quand personne d’autre ne le faisait, qui pouvaient prendre le relais de “gosser” les autres en abordant les projets “oubliés” quand j’étais tanné de le faire.

 

C’est particulièrement difficile d’avoir ce genre d’allié.e.s dans un mode virtuel, car les connexions humaines sont incroyablement affaiblies quand on n’a pas l’occasion d’avoir des discussions informelles avec nos collègues “en présentiel” et que tout le monde est tanné d’être devant un écran. Beaucoup d’interactions sociales qui pourraient aider à nous humaniser en tant que personnes queer ont disparu à l’ère covidienne. Qu’en penses-tu? As-tu remarqué, si tu travaillais déjà avec ces personnes pré-covid, que les dynamiques que tu nommes se sont empirées avec la pandémie?  Penses-tu que la situation pourrait s’améliorer dans une ère post-covid? As-tu en tête des personnes avec qui tu as des bonnes relations qui pourraient éventuellement jouer un rôle d’allié.e auprès de toi?

 

Parfois, exposer les gens à mon travail (par exemple les inviter à une conférence que je donnais sur les enjeux trans), leur a aussi permis de voir mon approche et d’avoir moins peur de moi. On dirait que les gens pensent que les éducateur.ice.s aux réalités LGBTQ+ passent leur temps à insulter les gens cishétéro et à hurler après les gens qui se trompent dans les mots à utiliser. Quand iels voient qu’on a en fait une approche bien pédagogique et que les gens directement touché.e.s par nos projets sont satisfait.e.s et heureuxes de notre travail, c’est comme s’iels comprennent enfin qu’on fait bien notre job et qu’on mérite de la reconnaissance. C’est dommage qu’on ait à faire ça pour que notre travail soit reconnu, mais penses-tu que ce serait une piste à explorer avec tes collègues pour qu’iels comprennent la valeur de ton travail?

 

Dans un deuxième temps, tu dis avoir remarqué que ton expression de genre joue un rôle dans la façon dont tes collègues se comportent avec toi. Tu remarques que les gens ne t’accordent pas la même importance lorsque tu as une expression de genre plus masculine.

 

J’ai vécu la même chose, mais à l’inverse! Dans plusieurs de mes emplois, autant dans le milieu de l’éducation que quand je travaillais dans une grande compagnie qui fabrique des motoneiges, je me faisais prendre beaucoup plus au sérieux quand j’étais habillé de façon masculine ou “androgyne”. 

 

Quand j’exprimais une certaine non-conformité dans le genre, ce qui pouvait être aussi subtil que de porter du vernis à ongles alors que tout le reste de ma présentation était masculine, je voyais qu’on évitait de me parler, qu’on arrêtait de me demander mon avis dans les réunions et de considérer mes propositions sérieusement, qu’on m’interrompait plus souvent, etc. Je me souviens que des fois j’avais l’impression d’être déguisé en clown ou  de m’être présenté au travail tout nu par accident, tellement les gens agissaient différemment avec moi!

 

Pendant un bon bout, je croyais que j’imaginais des choses, je me disais que c’était des coïncidences. Je pensais que ça se pouvait donc pas, à notre époque et dans des milieux dit “modernes et inclusifs” de discriminer des gens parce qu’iels portent ou non du maquillage! C’est complètement absurde! Mais je me suis rendu à l’évidence que les gens avaient effectivement des comportements différents avec moi selon si je corresponds à leur attente de ce qu’un “homme” (entre guillemets parce que je n’en suis pas un) devrait avoir l’air. Je trouvais ça vraiment enrageant, car leurs comportements avaient un impact profond sur ma vie personnelle. J’en venais, le matin, à angoisser devant mon garde-robe et me demander ce que je devrais porter pour plaire à leurs stéréotypes et m’assurer d’être respecté au travail. Et puis, j’ai remarqué que, même en dehors de la sphère professionnelle, je faisais de plus en plus attention pour me présenter de façon digestible aux yeux de la cishétéronormativité. J’atténuais de plus en plus ma queeritude.

 

J’ai pas vraiment de solution à te proposer. Dans certains cas, j’ai quitté ces milieux parce que je ne me voyais pas capable d’y être authentique et ça me grugeait trop. Dans d’autres, j’ai décidé de faire une thérapie d’exposition à la queeritude à mes collègues jusqu’à ce qu’iels ne soient plus capable de m’ignorer, jusqu’à ce qu’iels s’habituent à mon vrai moi et cessent de me traiter différemment lorsque j’avais une présentation plus féminine ou genderfuck. Il y a aussi l’option de parler de cette situation avec les ressources humaines, mais dans mon cas je n’ai jamais choisi d’emprunter cette avenue car je ne faisais pas vraiment confiance aux personnes qui étaient dans ce rôle.

 

Quoi que tu décides de faire (ou de ne pas faire), je t’envoie tout plein de solidarité, d’amour et de courage. Et n’oublie pas que si tu veux en jaser davantage ou que tu as d’autres questions, on est là pour toi!

 

Séré, intervenant pour AlterHéros


About Séré

Séré est un.e activiste trans non-binaire de la région de l'Estrie qui adore expliquer la pluralité des genres avec des métaphores de crème glacée. Iel défend les droits des jeunes trans et non-binaires en contexte régional, tout en essayant de se laisser du temps pour coller son chien et son chat.

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