Comment vivre avec les mauvais souvenirs liés à des attouchements sexuels?


[Avertissement / Trigger Warning : Cette question/réponse traite d’un sujet pouvant déclencher des émotions fortes. Celle-ci aborde le sujet d’agression sexuelle, d’attouchements sexuels sur un enfant et sexualité chez les enfants. Si vous ressentez le besoin de parler, n’hésitez pas à nous écrire.]

Bonjour, je vous contact car premièrement je ne sais pas vers qui me tourner pour en parler et deuxièmment en parler me libererais déjà d’un poids.
Cette année j’ai eu 30 ans, comme beaucoup d’entre nous ont s’est tous remis en question avec le confinement. Il m’est revenu un mauvais souvenir d’enfance, mon père posait la main sur mes fesses lors du coucher, (je ne me souviens pas trop de l’âge 8-10ans) je me sentais gêné donc je me retournais pour éviter qu’il le fasse il a donc finit par arrêter de le faire. Je lui en ai parlé récemment mais nie les faits, et je ne veux pas lui en reparler, pour ne pas empirer la situation de la famille. Tout cette histoire m’a fait rappeler un autre souvenir d’enfance ou j’ai moi même toucher les fesses d’une fille (la soeur d’un ami encore aujourd’hui) sans son consentement, de ce que je me souviens ce souvenir était après l’épisode avec mon père. Aujourd’hui j’ai un poids très lourd de culpabilité.
Dès qu’il y a le sujet atouchement sur quelquonque media ses mauvais souvenir refont surface et me prennent une bonne partie de mes pensées. (Pour l’annedocte il y avait a la TV le film Polisse, au bout de 3min j’ai pas pu continuer j’ai changé de chaîne.)

Ma question est la suivante: Comment puis-je vivre avec ces mauvais souvenir ?

Thomas

Bonjour Thomas,

J’aimerais d’abord commencer à te remercier pour ta confiance. Parler d’événements liés à des violences sexuelles est sans aucun doute difficile et je suis réellement fier de toi que tu as pu nous écrire ce message et ainsi participer à te libérer un peu de poids qui peut te peser présentement sur les épaules.

Tu nommes d’une façon très juste que le confinement a été un moment de remise en questions pour plusieurs d’entres nous. Ce n’est certes pas toujours négatif, bien qu’il arrive que certains traumas du passé puissent refaire surface. Néanmoins, prendre le temps d’accueillir ces souvenirs est une première étape vers la guérison.

Si je résume, tu as vécu des formes d’attouchements sexuels de la part de ton père pendant une partie de ton enfance. Un peu après ces événements, tu te souviens, alors enfant, d’avoir toi-même touché les fesses d’une jeune fille sans son consentement. Tu dis ressentir aujourd’hui un fort sentiment de culpabilité lié à ces événements et que chaque mention dans les médias de consentement, d’attouchement ou d’agression sexuelle te font aujourd’hui rappeler ces douloureux souvenirs. Tu te demandes ainsi comment vivre avec ces mauvais souvenirs. J’aimerais réitérer à quel point il faut du courage pour revenir sur ce type d’événements et qu’il faut aussi beaucoup de courage pour reconnaître les tords que nous avons pu nous-même causer. Reconnaître les événements et les émotions liées est important dans cette route vers la guérison et j’aimerais te rassurer sur le fait que je ne te juge pas du tout.

Maon collègue Rose-Dorion a répondu récemment à une question très similaire à la tienne (comme quoi tu es loin d’être seul!) et j’aimerais débuter en citant un extrait de cette réponse (Je réalise une fois adulte que j’ai commis des attouchements sur ma petite soeur lorsque j’avais moi-même 10 ans…) :

Si je comprends bien, tu nous écris puisque tu ressens beaucoup de honte et de culpabilité concernant des gestes que tu as posés lorsque tu étais enfant. Tu as peut-être l’impression d’être seule au monde avec ce secret. J’espère que le fait de t’être confiée à nous te libère déjà d’une partie de ce poids! Je peux cependant te confirmer, et tu seras peut-être surprise, que j’ai personnellement entendu plusieurs fois ce type d’histoires dans mon parcours personnel et professionnel. Comme mentionné plus tôt, ces sujets sont tabous et mal vus en société, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont non-existants. Lorsqu’on se met à écouter les récits des personnes qui fréquentent les associations de lutte aux violences à caractères sexuel, on se rend bien compte qu’il s’agit en fait d’expériences partagées par plusieurs personnes.

Je vais prendre un moment pour tenter de démêler tout cela avec toi et trouver des pistes de solution pour t’aider à te sentir mieux. Avant toute chose, je précise que mon rôle ici est seulement de t’offrir du soutien en réponse à ta question et de te diriger vers les ressources locales qui pourraient répondre à tes besoins. Je dois préciser que je ne peux pas te donner de conseil juridique spécifique sur ta situation ni te donner d’informations précises sur le contenu et l’application des lois françaises. Le contexte d’intervention en ligne ne permet pas non plus d’aller dans tous ces détails. Ce que je peux te dire, c’est que tu as déjà franchi une des étapes les plus difficiles, soit reconnaître ton inconfort et demander de l’aide!

Ceci étant dit, il est clair que tu ressens un grand malaise avec les souvenirs qui te reviennent. Il est possible que tu vives beaucoup de détresse parce que tu n’arrives pas à réconcilier la personne adulte et épanouie que tu es avec les gestes que tu as posés lorsque tu étais enfant. Si c’est le cas, tu n’as pas à lutter entre les deux. C’est possible de regretter certains aspects de notre passé sans être «un monstre» pour autant. C’est normal de regretter certains gestes ou paroles de notre passé. C’est encore plus vrai pour ce qui se passe durant notre enfance ou notre adolescence puisque notre développement physique, social, affectif, cognitif et sexuel n’est pas terminé. Je te propose d’aborder ces éléments de ton passé avec bienveillance pour l’enfant que tu étais. Cela n’empêche pas de vouloir porter un regard critique sur ce qui s’est passé et de prendre la part de responsabilité qui te revient le cas échéant.

D’abord, nous pouvons nous pencher sur quelques définitions pour départager certains concepts importants. Selon le Gouvernement du Québec (2016), une agression sexuelle « est un geste à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis par un individu sans le consentement de la personne visée ou, dans certains cas, notamment dans celui des enfants, par une manipulation affective ou par chantage. Il s’agit d’un acte visant à assujettir une autre personne à ses propres désirs par un abus de pouvoir, par l’utilisation de la force ou de la contrainte, ou sous la menace implicite ou explicite. Une agression sexuelle porte atteinte aux droits fondamentaux, notamment à l’intégrité physique et psychologique et à la sécurité de la personne. » À l’opposé, il faut aussi savoir que la plupart des enfants vivront aussi des périodes d’exploration de leur corps et de celui des autres. On parle parfois des enfants qui «jouent au docteur» pour décrire ce phénomène. Ce type d’activité se fait entre enfants qui ont environ le même âge et veulent satisfaire leur curiosité.

Comme mentionné précédemment, je ne me prononcerai pas à savoir si ta situation précise peut être considérée comme un cas d’abus sexuel sur une personne mineure au sens légal. Cependant, ce qui est clair, c’est qu’un‧e jeune qui commet des attouchements sur un‧e autre jeune est elle-même une personne qui a besoin d’aide. Bien qu’il soit important de prendre ses responsabilités pour ses propres actions, il est aussi important de comprendre qu’une jeune personne ne pose pas de tels gestes par hasard. Les différents exemples que tu rapportes m’amène à me demander si tu as peut-être reproduit des gestes dont tu pourrais avoir été toi-même victime ou témoin. Les comportements sexuels problématiques deviendraient alors eux-mêmes des conséquences d’une agression sexuelle.

Je constate aussi que tu dis avoir très peu de souvenirs de cette période. Il est possible que d’autres souvenirs gênants ou difficiles à confronter émergent dans le futur, comme c’est arrivé [pendant le confinement]. Il ne s’agit bien sûr que de pistes de réflexion pour t’aider à tenter d’y voir plus clair, mais cela ne veut pas non plus dire que tu as forcément un traumatisme. Les réponses viendront probablement au fur et à mesure que tu continueras d’explorer tes pensées et tes émotions. C’est pour ces raisons que je te recommande très fortement de communiquer avec un organisme d’aide aux personnes victimes/survivantes d’agression sexuelle de ta région ou de composer le 3919 pour joindre la ligne Violence Femme Info. Il s’agit de l’équivalent de la ligne québécoise Info-aide Violence Sexuelle 1 888 933-9007.

 

Enfin, d’une part, je n’ai pas abordé le fait d’en reparler ou non avec ton père. Tu affirmes que tu as déjà ouvert le sujet et que celui-ci a nié les faits. J’aimerais te demander si tu as des attentes en particulier de la part de ton père afin de t’accompagner dans cette guérison? Est-ce que tu te sens mieux depuis que tu lui en as parlé? Est-ce que tu es resté un peu sur ta faim en raison du fait que ton père ne prend pas sa part de responsabilité dans cette histoire? C’est vraiment correct si tu souhaites davantage de proaction de la part de ton père et si tu souhaites une forme de reconnaissance de ce qu’il s’est passé. À toi de voir si tu souhaites réouvrir le sujet à ses côtés ou même lui écrire une lettre lui expliquant comment tu te sens dans cette histoire et ce que tu attends de sa part. L’important, c’est que tu puisses écouter ton propre rythme, tes propres limites et tes propres besoins dans cette situation. Il n’est pas nécessaire d’en parler aux autres membres de ta famille si tu ne te sens pas confortable de le faire, mais sache que tu as entièrement le droit si tu juges que c’est quelque chose qui pourrait participer à ta propre guérison. À toi de voir. Dans tous les cas, en discuter avec un organisme d’aide comme celui cité précédemment pourrait t’aider à y voir plus clair et à cibler tes besoins concernant ton père pour la suite des choses. Qu’en penses-tu?

D’autre part, je n’ai pas non plus aborder la possibilité de reprendre contact avec cet autre enfant (aujourd’hui adulte) dont tu fais référence. Il s’agit néanmoins d’un sujet que je te recommande d’aborder avec une des ressources d’aide spécialisée proposées. De façon générale, si jamais tu ressens le besoin d’aborder le sujet avec cette personne, assure-toi aussi de respecter son rythme à elle et de lui demander au préalable si elle souhaite revenir sur des aspects de votre passé. Il est impossible de prédire sa réaction dans un tel cas, c’est pour cela qu’il peut être plus facile de prendre le temps d’explorer différents scénarios avec une personne de confiance.

Je laisse le lien d’une réponse rédigée par maon collègue Maxime qui aborde la possibilité de construire une relation saine avec une personne qui a posé des gestes d’agression sexuelle sur nous dans le passé. Bien que cela ne s’applique pas entièrement à ta situation, tu y trouveras peut-être d’autres éléments pour t’aider dans tes réflexions, notamment en ce qui concerne la relation avec ton père.

Ouf… C’est sans aucun doute une réponse remplie d’émotions. Je t’encourage fortement à trouver une personne de confiance autour de toi avec qui en parler. C’est déjà une belle et grande première étape d’avoir contacté AlterHéros et j’espère que cette réponse t’apporte du positif. Il est entièrement compréhensible si tu ressens un mélange d’émotions, entre le soulagement, la confusion, la colère et la peur. Il n’y a pas de route unique et linéaire vers la guérison et chaque parcours est unique. Je t’encourage à faire preuve d’auto-compassion envers toi-même et d’être à l’écoute de ton propre rythme.

Je t’invite à nous écrire de nouveau si tu en ressens le besoin. AlterHéros sera toujours là pour toi.

Chaleureusement,

Guillaume (il/he), pour AlterHéros


About Guillaume Perrier

Parcours universitaire en Développement social à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR), Guillaume (il/lui) est passionné par la représentation de la diversité sexuelle et de la pluralité de genre en contexte de ruralité. Militant de défense de droits des travailleurs et travailleuses du sexe et de prévention VIH, il adore également déposer ses orteils dans l'eau salée du fleuve et passer des heures sous ses couvertures à chaque matin.

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