Est-ce qu’on peut développer une relation saine avec une personne qui a posé des gestes d’agression sexuelle sur nous dans le passé?


Bonjour AlterHéros! J’ai une question pour vous. J’ai essayé de trouver la réponse moi-même mais il y a très peu d’info sur le sujet et vous êtes cools sur pleins de sujets alors je tente ma chance. Est-ce qu’on peut développer une relation saine avec une personne qui a posé des gestes d’agression sexuelle sur nous dans le passé? Si c’est des gens qu’on aime qui font des choses à un moment de leur vie et qui sont honnêtes et ouverts dans leur propre cheminement. J’ai l’impression que c’est une question qui met les gens en colère. Il y a plein de gens qui dénoncent mais qu’est-ce qu’on fait après? Ça sert à quoi la justice réparatrice si c’est pas reconnu par personne? C’est important pour moi parce que j’en ai marre qu’on juge mon choix de continuer à être en contact avec cette personne-là. Après avoir fait le tour des faits, des causes et des conséquences ensemble, si c’est dans le respect et tout, est-ce qu’on peut passer à autre chose? On fait quoi quand se parler finalement ça fait du bien et que c’est les autres qui nous jugent? C’est dur parce que l’impression que ça donne c’est que c’est antiféministe de choisir un autre chemin que couper le contact ou appeler la police.

Bonjour Chloé,

 

Merci pour ton excellente question! Merci d’ailleurs pour les compliments de coolness ! Je transmets ces doux mots à l’ensemble de mes collègues. 🙂 Elle requiert définitivement une certaine réflexion. Je vais essayer de te donner quelques pistes et de te partager mon opinion de survivant.e ayant suivi quelques cours universitaires sur les violences sexuelles. Sache tout de même que mon opinion a autant de valeur que la tienne et que tu as le droit de penser différemment. Après tout, ton expérience de survivante est tout autant valide et importante que celles des autres survivant.e.s. 

 

Si je comprends bien ta question, tu nous demandes s’il est possible de développer une relation saine avec une personne qui a posé des gestes de violence sexuelle à notre égard dans le passé. Comme tu disais, certains parcours de guérison plus typiques sont valorisés, que ce soit de porter plainte contre son agresseur et de passer par le système pénal ou de couper contact complètement avec la personne. Tu préférerais choisir une autre avenue, mais tu sens que les gens autour de toi ne respectent pas ton choix. Tu sembles ressentir de la colère vis-à-vis de leur indiscrétion et de leur manque de compréhension, ce qui est très valide.

 

Tu te questionnes sur l’utilité de la justice réparatrice lorsqu’elle n’est pas reconnue. Juste pour s’assurer qu’on parle de la même chose, la justice réparatrice est définie comme une approche impliquant les partis concernés (victime/survivant.e et auteur du geste) afin de déterminer les besoins respectifs et d’entamer un processus de guérison. C’est un processus basé sur des principes de respect, de compassion et d’inclusion qui vise la compréhension, la responsabilisation, la satisfaction, la sécurité et la réinsertion sociale. Est-ce que ça ressemble au processus que tu as entamé? Tu dis avoir discuté de la situation, des causes et des conséquences avec la personne : ce qui est déjà très impressionnant. As-tu aussi l’impression qu’iel prend concrètement la responsabilité de ses actes et de leurs conséquences? Qu’iel écoute et respecte tes besoins et limites? Qu’iel reconnaît ses torts et que ses comportements ont changé?

 

L’éternelle question philosophique “est-ce qu’une personne peut réellement changer” a été posée un million de fois. Personnellement, j’aimerais penser que oui, même si cela prend beaucoup d’efforts continus. Tu dis que la personne est honnête et ouverte dans son cheminement, je pense que c’est super important. Ce n’est peut-être pas toutes les personnes qui commettent des violences qui ont la capacité d’introspection et l’humilité requise pour changer de façon significative. Tant et aussi longtemps que tu te sentes confortable et en sécurité dans cette relation-là, c’est ce qui est le plus important.

 

Si je pense à mes cours, qui ont été enseignés par des intervenantes dans le domaine de la violence sexuelle, tant du côté des victimes/survivant.es que des auteurs de violence, je pourrais peut-être te donner quelques informations. La majorité des personnes qui commettent des gestes inappropriés peuvent être réhabilitées et fonctionner normalement au coeur de relations saines à condition de suivre un traitement adéquat. L’approche punitive et corrective n’est pas celle qui fonctionne le mieux. Les thérapies, ateliers et groupes de discussion animés par des profesionnel.les compétant.es et bienveillant.es sont plutôt recommandés. Sais-tu si la personne dont tu parles a tenté de suivre un traitement avec un.e professionnel.le? Ce n’est pas la seule option, mais ça peut être un signe du sérieux de ses démarches.

 

Le plus souvent les auteurs d’agressions ne sont pas des étrangers, mais des personnes connues de la victime/survivant.e. C’est toujours plus difficile de pardonner un tel geste lorsqu’il est commis par une personne que l’on aime. Tout est rarement tout blanc ou tour noir dans les relations humaines, tu n’as pas à faire un choix entre un pardon inconditionnel et une rage sans fin. Malgré ce que ton entourage te dit, tu as le droit d’avoir les sentiments que tu as et de garder contact avec la personne si c’est ce que tu souhaites et ce qui contribue à ton bien-être. Et si cela change à un moment donné, rien ne t’oblige à rester dans cette dynamique si celle-ci ne répond plus à tes besoins.

 

La récente vague de dénonciations a eu comme effet positif d’apporter une certaine libération et d’aider à la guérison de plusieurs personnes tout en ouvrant des discussions et de visibiliser des enjeux très importants. Le processus passant par le système judiciaire peut être difficile et ranimer de nouveau les traumatismes pour les victimes/survivant.es, car iels n’y sont pas toujours cru.es et respecté.es. La dénonciation est une étape qui peut être aidante pour certain.es, mais ce n’est pas une étape obligatoire dans un processus de guérison, ce n’est pas la seule étape non plus et elle n’est pas adaptée à la situation de toustes. Malheureusement, les auteurs de violences ne reçoivent que rarement de conséquences légales. Même si ce n’est pas ton cas, je tiens à préciser que certaines personnes entameront un processus de guérison sans inclure l’auteur des gestes, soit par choix personnel de la personne survivante ou si l’agresseur.e  n’est pas ouvert.e à la discussion et à la responsabilisation. 

 

J’ai pris quelques détours (merci de me suivre si tu es encore là!), mais j’aimerais maintenant revenir à ce qui te posait initialement problème : la réaction de ton entourage face à ta décision. Il serait important de comprendre leurs raisons. J’ai l’impression que ces personnes s’inquiètent pour toi et veulent te protéger tout en ayant une vision différente des violences sexuelles et des récidives. Pendant longtemps, ces violences ont été invisibilisées et, souvent, les personnes n’avaient pas le choix de rester avec leurs abuseurs. C’est pourquoi aujourd’hui on essaye de ne plus considérer le pardon ou le fait de garder contact comme des étapes obligatoires à la guérison, ce qui ne veut pas dire que ce ne peut pas en faire partie. N’oublie pas que ce type de conversations peut aussi être confrontant et réactiver des traumas pour des interlocuteur.ices ayant un passé de victimisation et que cela joue sur leurs réactions. Ceci étant dit, tu demeures l’experte de tes propres besoins et l’experte de ta propre situation concernant la relation que tu (re)bâtis présentement auprès de cette personne. Même si cela peut être épuisant de le rappeler à nos proches, je t’invite néanmoins à les inviter à te faire confiance dans la façon dont tu navigues présentement cette guérison et cette reconstruction de ta relation. 

 

Toutefois, dans ton cas, leurs commentaires répétés finissent par être paternalisants et infantilisants. Ce qui est surtout anti-féministe, c’est d’enlever l’autonomie de la victime/survivant.e et de juger ses choix. Le soutien de tes proches est un élément crucial pour ta guérison. J’aimerais croire qu’éventuellement les personnes qui tiennent à toi vont finir par te croire si tu leur nommes ton besoin d’être crue et d’être soutenue, et ce même si tu désires travailler la relation avec la personne qui t’a fait violence. Mais si tu sens que certaines personnes ne partagent pas tes valeurs et ne respectent pas ton parcours, tu pourrais te questionner sur ce qu’iels t’apportent et si iels valent la peine.

 

Sache que ton vécu et tes émotions seront toujours crues ici à AlterHéros et que nous sommes là pour toi peu importe le chemin que tu décides de prendre. N’hésite pas à nous réécrire si jamais tu aimerais avoir des ressources plus spécifiques. Au besoin, je te laisse en référence cette page d’un.e sexologue non-binaire, Gabriel-le Beauregard, qui liste l’ensemble des différentes ressources à Montréal en lien avec les violences sexuelles. On y trouve facilement les ressources spécifiques pour personnes queer! 🙂

 

Prends soin de toi et merci encore une fois de nous avoir écrit. C’est une question complexe et qui demeure encore, pour l’instant, dans l’angle mort des discours militants et juridiques. Merci pour ces belles réflexions!

 

Maxime, stagiaire pour AlterHéros


About Maxime-iel

Impliqué.e dans le milieu communautaire 2SLGBQTIA+ depuis plusieurs années, Maxime a une place spéciale dans son coeur pour les jeunes de la diversité sexuelle et de genre. C'est ce qui l'a poussé à entamer un Baccalauréat en sexologie à l'UQAM. Iel s'engage à améliorer l'inclusion et la célébration des diversités, des trajectoires atypiques et de touste celleux qui ne rentrent pas dans les cases. Plus récemment, iel commence à s'intéresser à la santé mentale, au self-care, à l'abolition du capitalisme et au repos une fois de temps en temps. Fervent.e amateur.e de pluie, ses couleurs préférées sont le gris et les arcs-en-ciel.

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