L’homosexualité était-elle condamnée au Moyen Âge ?


L’homosexualité était-elle condamnée au Moyen Âge ? Qu’en est-il des milieux monastiques et des chevaliers ?


L’amour courtois que manifestent les chevaliers envers les dames n’est qu’une façade tant les relations amoureuses entre preux guerriers sont loin d’être rares. Le milieu monastique pratique lui aussi l’homosexualité. En toute sérénité…

Pour les Anciens, l’homosexualité ne constitue pas un problème particulier. Ils pensent, en effet, selon des concepts autres que sexuels, à savoir la liberté, l’activité, la condition sociale. De sorte que l’homophilie active apparaît aussi bien dans les textes grecs que romains. Au cours du haut Moyen Age, l’homosexualité n’a pas été condamnée ni réprimée d’une manière aussi violente que les historiens le prétendaient autrefois. Grâce à la renaissance carolingienne, à l’essor des villes, au développement de la culture ecclésiastique, elle aurait même connu entre le XIe et le XIIe siècle un développement qu’elle ne retrouvera qu’à notre époque.
Il est bien évident que les milieux monastique et chevaleresque – les guerriers vivant bien souvent loin de la chambre des dames, et même s’ils connaissent des compensations hors de leur foyer – constituent des terrains propices à l’homosexualité. Saint Benoît, auteur d’une règle monastique célèbre, prend conscience du danger. Il indique que les moines doivent, si possible, dormir tous en un seul local. Une lampe brûlera toute la nuit dans la pièce. Les plus jeunes frères n’auront pas des lits voisins, mais seront répartis parmi ceux des anciens.

Si Charlemagne apprend avec stupeur que certains moines pratiquent la sodomie, il ne publie pourtant aucun texte réprimant l’homosexualité. Un édit conseille cependant aux prêtres et aux évêques de supprimer ce comportement sexuel sans indiquer de sanction.
Vers la même époque l’homosexualité se développe dans les villes d’Espagne où l’on recense toutes les catégories de rapports sexuels, de la prostitution à l’amour spirituel. La poésie hispano-arabe comporte nombre de poèmes érotiques célébrant les rapports homosexuels. Au XIe siècle, Ibn Suhayd compose une pièce où il dépeint une aventure amoureuse avec un mignon.

« Lorsqu’il fut tout à fait ivre, il s’endormit et les yeux des gardiens se fermèrent également/Je m’approchai de lui, qui était éloigné comme un compagnon qui sait ce qu’il touchera/Je rampais vers lui comme le sommeil qui l’avait envahi, je me hissais vers lui doucement, comme un souffle/Je passai la nuit à jouir de lui jusqu’à ce que sourie la bouche de l’obscurité/J’ai baisé la blancheur de sa nuque et j’ai humé ses lèvres brunes », (traduction de Mohammed Abu-Rub). Ibn Hazm fournit alors des exemples d’hommes pieux qui deviennent pédérastes. C’est ainsi qu’il écrit : « Notre compagnon excellait dans la science du Coran […] Quand il fut éprouvé par cette calamité avec un jeune homme, il rejeta ce qui avait été jusqu’alors l’objet de ses soins. » Des musulmans ont même parfois des chrétiens pour amants, tel ce souverain du royaume de Saragosse, au XIe siècle, qui s’éprend de son page chrétien. L’homosexualité se répand avec la renaissance des villes, ainsi qu’en témoigne un grand nombre d’écrits de clercs faisant allusion à des sentiments qui parfois restent sur le plan spirituel, mais peuvent aussi se concrétiser en rapports charnels.
Vers 1051, saint Pierre Damien compose Le Livre de Gomorrhe où il décrit de façon détaillée les différentes variétés de rapports homosexuels. Il accuse certains prêtres d’être homosexuels et de se confesser entre eux pour éviter d’être repérés et bénéficier ainsi de pénitences plus légères. Le pape Léon IX refuse toutefois d’accéder à sa demande, à savoir les exclure de l’Eglise. L’homosexualité n’empêche d’ailleurs pas les promotions. Yves de Chartres signale au légat du pape, puis au pape lui-même, que l’archevêque de Tours, Raoul, a persuadé Philippe Ier, roi de France, de nommer un certain Jean évêque d’Orléans. Or, il s’agit d’un amant de l’archevêque. « C’est un être ignominieux dont la déshonnête familiarité avec l’archevêque de Tours et son frère défunt et avec beaucoup d’autres débauchés est publiquement honnie dans toutes les villes de France. Quelques-uns de ses camarades de débauches l’ont surnommé Flora [courtisane alors célèbre], et ils ont composé sur son compte des couplets qui sont chantés à travers la France, sur les places et aux carrefours, par de jeunes dépravés dont, vous le savez, notre pays est affligé », (traduit par dom Jean Leclercq). Le pape Urbain ne s’oppose pourtant pas à l’élection de Jean, consacré évêque en mars 1098.

En Angleterre, le concile de Londres en 1102 insiste pour que dorénavant la « sodomie » soit considérée comme un péché à confesser. L’archevêque de Canterbury, saint Anselme, demande de ne pas publier cette décision, parce que ce péché a jusqu’alors un caractère si public que peu de gens en sont embarrassés ; beaucoup, ajoute-t-il, l’ont d’ailleurs commis parce qu’ils n’ont pas conscience de sa gravité.

Lors de la réforme grégorienne qui impose le célibat aux prêtres, les contemporains notent que les prêtres homosexuels sont plus ardents que les hétérosexuels à le faire respecter. Un texte satirique, évoquant le cas d’un évêque réformateur homosexuel, signale que « les services d’une épouse le laissent indiffèrent ». John Boswell parle du « volume stupéfiant d’oeuvres gays alors produites par les clercs ». Bien qu’il note que ces écrits vont de « l’épaisse sensualité » à « l’idéalisme sublime », il nous semble juger ces oeuvres un peu trop avec le regard d’un contemporain sensible avant tout à l’amour comme passion humaine, donc charnelle.

Il n’en reste pas moins qu’Aelred, abbé du monastère de Rievaulx en Angleterre, a su exprimer de façon intense l’amour entre personnes du même sexe dans un cadre chrétien. Aelred est attiré par les hommes, et dans sa jeunesse il a sûrement eu des expériences d’ordre sexuel puisque dans une lettre à sa soeur, il parle de l’époque où elle garde sa vertu alors que lui-même perd la sienne. Devenu moine, il accepte de renoncer à toute relation sexuelle. Il y parvient avec peine mais n’en éprouvera pas moins de l’attirance à l’égard de deux moines faisant partie de son ordre.

L’homosexualité n’est pas le seul fait des clercs. L’amitié masculine constitue l’un des thèmes favoris des oeuvres épiques et romanesques des XIe-XIIIe siècles. La chanson de geste Ami et Amile en offre un parfait exemple. Après avoir grandi séparément, les deux héros font connaissance. A l’occasion d’une rencontre « ils se jettent dans les bras l’un de l’autre, se baisent avec une telle fougue, se serrent avec une telle tendresse qu’ils sont bien prêts de s’étouffer l’un l’autre », (traduit par Yannick Carré). Lors d’une nouvelle entrevue, « ils se jettent à nouveau dans les bras l’un de l’autre pour se baiser et se réjouir mutuellement ». Amile ayant annoncé à Ami qu’il n’a pas eu de relation charnelle avec Lubias, malgré sa beauté, Ami se met à rire et les deux hommes échangent de nouveaux baisers.

Georges Duby, dans son ouvrage sur Guillaume le Maréchal qu’il a étudié à partir d’un texte en vers rédigé vers 1230 et narrant l’histoire d’un valeureux chevalier mort vers 1219, montre bien la place de l’amour dans l’univers chevaleresque : « Ainsi, tout dans cette affaire tourne autour de l’amour, mais ne nous méprenons pas : autour de l’amour d’hommes entre eux. Ceci ne nous étonne plus. Nous commençons de découvrir que l’amour, celui que chantaient, après les troubadours, les trouvères, l’amour que le chevalier porte à la dame élue, masquait peut-être bien l’essentiel, ou plutôt projetait dans l’aire du jeu l’image invertie de l’essentiel : des échanges amoureux entre guerriers. »

Il faut toutefois se demander si cet amour implique des relations charnelles. Il semble bien, à en croire Yannick Carré, que l’amour masculin médiéval constitue une forme originale d’amour véritable que le monde actuel ne connaît plus. Les rites d’amitié, tels que se donner des baisers, partager le même lit, permettent à cet amour de s’exprimer librement lorsqu’il est charnel.

L’homosexualité est alors répandue dans les divers pays de l’Occident chrétien, ainsi que dans les pays scandinaves et même en Terre Sainte. Hildebert de Lavardin, archevêque de Tours de 1125 à 1133, écrit que nulle condition n’est exempte de ce vice. Bernard de Morlaix signale que les homosexuels sont aussi nombreux que les grains de sable sur le rivage et qu’ils ne cherchent pas à se dissimuler. Gautier de Châtillon affirme que les jeunes nobles découvrent l’homosexualité pendant leurs études, et il ajoute qu’il a connu bien des clercs sodomites. Mais s’interrogeant sur l’aspect moral de ce comportement, il montre Dieu « riant des clercs » homosexuels, alors que cet acte, quelques siècles plus tard, apparaîtra presque aussi grave que le meurtre.
Le même Gautier de Châtillon signale que « les princes ont fait de ce crime une habitude ».

Après une étude minutieuse des textes, le dernier biographe de Richard Coeur de Lion, Jean Flori, conclut qu’il est homosexuel, ou plus exactement bisexuel. C’est un paillard en réalité, tout comme son père Henri II.

Une littérature gay réapparaît entre 1050 et 1150. Pour la plupart, ses auteurs sont des ecclésiastiques de haut rang, tel Baudri, abbé de Saint-Pierre de Bourgueil, puis archevêque de Dol-de-Bretagne, ou Marbode, évêque de Rennes.

Un poème extrêmement populaire met en scène le Débat entre Ganyméde et Hélène . Si le gaspillage de semence constitue un argument qui permet à Hélène de l’emporter, celle-ci semble admettre que les homosexuels sont fort nombreux à son époque et que ceux mêmes qui critiquent l’homosexualité en raison de leurs fonctions la pratiquent. Remarquons que les dieux se partagent en deux camps : si les uns sont attirés par Hélène, les autres le sont par Ganymède. « Ganymède et Hélène est le produit d’une société, où les défenses de l’amour gay étaient assez répandues pour que le ton soit plus de défi que d’excuse et pour que le talent poétique y ait volontiers pris sa matière », affirme John Boswell.

Au début du XIVe siècle, le roi d’Angleterre Edouard II (1284-1327), époux d’Isabelle de France, fille du roi Philippe le Bel, qui lui donna d’ailleurs plusieurs enfants, est reconnu comme étant notoirement homosexuel. Son premier amant, un certain Piers Gaveston, qui a été exilé par le roi Edouard Ier, est rappelé lorsqu’il monte sur le trône ; mais il est, de nouveau, exilé par le Parlement avant d’être assassiné. Edouard a ensuite des rapports avec Hugues le Despenser, un autre de ses favoris, qui joua lui aussi un rôle dans son gouvernement. Mais les deux amants périssent tragiquement. Froissart rapporte que les organes génitaux d’Hugues sont coupés et brûlés publiquement avant sa décapitation. Quant à Edouard, comme ses assassins ont reçu l’ordre de ne laisser aucune marque sur son corps, il subit un supplice barbare. On lui introduit dans l’anus un fer rougi. Ces meurtres apparaissent donc liées aux relations entretenues par les deux hommes. Une nouvelle époque débute. A la tolérance succède la répression. Cette répression toutefois ne met pas fin à l’homosexualité. Aussi, pour freiner cette dernière, on encourage parfois la prostitution. Ainsi, dans la ville de Florence au début du XVe siècle. En effet, si les homosexuels en Italie se rencontrent aussi bien à Naples qu’à Venise ou à Gênes, les sermons des prédicateurs toscans, tels Bernardin de Sienne vers 1320, certains passages de Dante dans L’Enfer , les mesures répressives prises par les autorités aux XIVe et XVe siècles montrent que les villes toscanes et plus particulièrement la cité florentine constituent les principaux foyers. Il s’agit d’ailleurs essentiellement de pédérastie, fréquente chez des hommes dont le mariage est tardif.

Une vision du Moyen Age soucieux avant tout d’obéir aux prescriptions de l’Eglise s’estompe.


*Médiéviste. Professeur émérite des Universités, Jean Verdon est spécialiste de l’histoire des mentalités au Moyen Age. Il a notamment publié Les Loisirs au Moyen Age (Tallandier, 2e édition, 1996),La Nuit au Moyen Age (Perrin, 1994),Le Plaisir au Moyen Age (1996), et Voyager au Moyen Age (Perrin, 1998)


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