13 avril 2024

Je pense être un homme transgenre et j'en souffre à cause de mon père...

Contre toute attente mon adolescence commence très mal… je ne comprends pas je ne sait rien je suis perdu… je me fâche pour des raisons que je trouve valables mais que d’autres non . Je pense entre un homme transgenre et j’en souffre à cause de mon père au moment ou j’écris on vient de se chicaner et sérieux j’aime pas ça ! 

Je sais que l’ado est supposé se rebeller contre ses parents mais je trouve que mon père exagère il voit le pire partout je sais que c’est normal, il connait des femmes trans (du moins c’est ce qu’il a dit tout a l’heure) il disait qu’elles avaient la vie dure, qu’elles devaient prendre des hormones à tout les jours et pleins d’autres choses .

Sauf qu’en plus il dit qu’il faut que je soit une fille que je m’habitue a mon nouveau corps (que je n’aime pa du tout) et que je peut être une fille Tom boy genre … je sais pas comment ça secret désolé … je sais que TOUT est nouveau mais je suis sur d’une chose : je suis pas heureux…

Aidez moi s’il vous plait 

-Alex

Sophie Desjardins

Salut Alex,

 

Je suis désolée d’entendre que ton questionnement sur ton identité de genre cause des frictions avec ton père. Dis-toi bien que tu es loin d’être le seul à vivre cela. C’est quelque chose qui arrive, malheureusement, assez fréquemment de nos jours.

Tout d’abord, quand tu dis que l’adolescence est supposée être une période de rébellion, j’ai envie d’apporter de la nuance. Il est effectivement tout à fait normal qu’il y ait des accrochages et des frictions entre parents et adolescents, mais notre société exagère l’intensité et la réalité de cette période et la voit trop souvent comme une période où les jeunes sont incapables de jugement et s’opposent à tout systématiquement. Cela, de leur point de vue, justifie que les parents ignorent complètement ce que leurs jeunes disent et pensent, puisque tout est « invalidé » par cette idée de « période de rébellion ». En psychologie, on s’est rendu compte que cette notion de crise d’adolescence est une exagération, car dans beaucoup de cas (pas tous, bien sûr), la réalité est bien plus raisonnable et balancée.

Ce qui est désolant, c’est que cette croyance nuit à l’écoute et la communication entre adultes et adolescents. Les parents doivent réaliser que c’est parfois eux qui causent la friction par leur propre rigidité de croyance et de valeur. Imposer sa volonté et ses idées sans considérer qu’un·e adolescent·e est une personne qui a déjà atteint une certaine capacité d’autodétermination n’est pas la voie que je recommanderais à quiconque.

Je ne connais pas ton père et je ne peux donc pas prétendre connaître ses intentions. Les motivations des parents qui s’opposent à l’identité de genre trans sont multiples. Il peut s’agir de bienveillance basée dans un manque de connaissance, de la crainte de ce que leurs enfants pourraient vivre comme discrimination ou de croyances transphobes rigides. Et ce ne sont là que quelques exemples. Donc, tout en gardant ceci en tête, je vais adresser certains propos que tu rapportes.

Les gens qui disent connaître des personnes d’une minorité pour ensuite parler comme si cela faisait d’eux des experts sur cette réalité sont, à mon avis, sur un terrain glissant. Connaitre une personne transgenre ne confère pas une expertise sur la réalité de toutes les autres. Il y a toute une multitude d’expériences de l’identité de genre trans et ce qui va pour une n’est pas nécessairement vrai pour l’autre, donc il faut faire attention aux amalgames et aux généralisations. L’identité de genre est quelque chose de personnel à chacun·e et la meilleure personne pour connaître et comprendre sa propre identité est soi-même. 

Il est vrai que certaines femmes cisgenres ont une personnalité qui penche plus vers la masculinité (ce que ton père appelle une fille tomboy, terme que plusieurs détestent). C’est une description et une réalité qui correspond à certaines personnes, mais pas d’autres. C’est bien sûr un bon élément à considérer dans ton questionnement sur sa propre identité de genre (suis-je comme ces personnes?), mais selon ce que tu as écrit je dirais que cette description ne semble pas bien te correspondre. Une femme plus masculine se sent tout à fait femme et n’a généralement pas un sentiment de non-congruence avec son propre corps. Elle sent que sa personnalité correspond plus à la norme de masculinité, sur certains points, et elle choisit de vivre en correspondance avec ce sentiment d’elle-même, malgré la norme sociale de féminité. Si tu sens que cela ne te correspond pas, c’est possiblement parce que ce n’est pas ton cas.

Dire qu’il « faut que tu sois une fille et que tu t’habitues à ton nouveau corps » fait probablement référence aux cas où des personnes cisgenres (personnes dont l’identité de genre correspond à la norme et au sexe assigné à la naissance) ressentent un inconfort avec les changements de leur corps durant la puberté. C’est effectivement quelque chose que certaines personnes vivent sans pour autant être trans. Mais cela devient problématique si on assume que toute personne qui vit un inconfort face à son corps est en fait une personne cisgenre qui vit un inconfort temporaire. Tout est une question de degré et il y a une énorme différence entre la dysphorie de genre, qui est la non-congruence entre le sexe assigné à la naissance et le genre ressenti, et un simple inconfort avec les changements pubertaires. 

L’idée qu’il n’y a aucun tort à attendre et laisser passer le temps est erronée si la personne qui attend s’avère bel et bien être une personne trans qui voulait faire une transition médicale pour que son corps corresponde à son ressenti d’elle-même. Certains changements amenés par la puberté, comme le développement des seins ou l’élargissement des hanches dans la puberté liée aux estrogènes, sont irréversibles. Un homme trans qui fait une transition à l’âge adulte ne peut pas renverser complètement ces changements. Il est possible de le faire en partie, par exemple avec la mastectomie (une chirurgie qui consiste à retirer les seins) à l’âge adulte, mais ne serait-il pas encore mieux de ne pas avoir à le faire parce que la puberté a été bloquée? Les bloqueurs de puberté n’ont pas d’effets permanents avec un suivi médical bien fait et permettent un délai durant lequel le corps ne change pas pour décider ce qui sera fait plus tard. Dans le cas où le sentiment persiste et la personne décide de faire une hormonothérapie, les changements irréversibles de la puberté que le corps allait entamer n’ont pas eu lieu et la puberté vécue est alors celle qui est désirée. En gros, je suis en train d’affirmer qu’il y a un tort potentiel lié à retarder une transition pour une personne qui s’avère être bel et bien trans. J’ajoute pour te rassurer un peu que plusieurs personnes transitionnent à l’âge adulte et sont satisfaites de leur transition. Il reste que plusieurs d’entre elles auraient quand même préféré avoir pu la faire plus jeune et c’est pourquoi nous travaillons à éduquer la population sur ces enjeux.

Il est faux de penser qu’être trans est un choix, car on ne devient pas trans, on réalise qu’on l’est. Ceux qui acceptent les personnes trans adultes, mais s’opposent à ce que des jeunes soient trans ont mal compris ceci. Leur refus d’accepter les jeunes implique qu’iels pensent que c’est un choix et que les adultes qui le font doivent être respectés, mais que les enfants sont trop « jeunes » pour le faire. Je répète que ce n’est pas réellement un choix. Être trans est quelque chose que la personne a en elle, qu’elle découvre par un processus de questionnement et qu’elle peut en venir à accepter à propos d’elle-même. Le seul réel choix qu’elle a est de décider ce qu’elle fait en lien avec cette incohérence entre son genre et son sexe (selon la norme sociale) et ici, tous les choix sont valides du moment qu’ils viennent réellement de la personne trans en question.

Ton père a partiellement raison sur un point : il est vrai que, dans la société d’aujourd’hui, les personnes trans vivent des difficultés. Mais ces difficultés ne sont pas directement un résultat d’être trans et sont plutôt liées à la haine et à l’opposition de certain·es, dans la société, envers l’existence des personnes trans. Fondamentalement, s’il n’y avait pas de haine et de transphobie, être une personne transgenre ne serait pas bien plus difficile qu’être une personne cisgenre. Il a raison aussi, partiellement, en ce que les personnes transgenres qui choisissent de faire une hormonothérapie vont généralement la poursuivre à vie s’iels désirent maintenir les effets. Cette hormonothérapie devient nécessaire dans le cas d’une personne qui choisit de faire une chirurgie qui retire ses ovaires. Note bien que l’hormonothérapie et les chirurgies sont un choix et qu’aucun n’est obligatoire pour être une personne trans valide. Il s’agit d’une décision qui revient à chaque personne et qui est prise en lien avec ce dont elle a besoin pour que son corps corresponde à comment elle se sent.

Enfin, sans toutefois me prononcer sur ton identité de genre comme tel, je vais mentionner que ne pas aimer son propre corps et sentir qu’il ne correspond pas à qui on se sent être est quelque chose qu’on retrouve souvent chez les personnes trans. Si tu es encore en questionnement sur ton identité, je crois qu’une bonne approche serait de trouver des endroits où en parler avec d’autres personnes, que ce soit des groupes de discussion de personnes trans sur les réseaux sociaux, des groupes de discussion organisés par des organismes communautaires ou même avec un·e sexologue ayant une attitude transaffirmative.

 

J’espère que cette réponse aide à t’éclairer un peu dans ce que tu vis et j’espère de tout cœur que ton père en viendra à comprendre et apprendre à respecter ton ressenti, quel qu’il soit et où qu’il te mène dans ta vie. 

Sophie (elle/she), bénévole pour AlterHéros

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