Il y a quelques semaines, je me suis enfin posé la question que je redoutais tant, suis-je trans?


Bonjour,

Je suis désolé de déranger mais je me sens terriblement mal dans mon corps et mon identité de genre. J’ai vraiment besoin d’en parler, j’ai juste peur qu’on ne me prenne pas au sérieux ou que mes interrogations paraissent ridicules par rapport à celles des autres. Je suis perpétuellement dans l’introspection depuis le départ de mon adolescence et par ailleurs j’ai toujours préféré la compagnie de personnes plus âgées que moi. Je suis né dans le corps d’une femme et jusqu’au collège, je m’y sentais bien ainsi (je suis actuellement lycéen). Tout du moins, je ne me posais aucune question à ce propos. Lorsque j’ai découvert des applications de partage type Wattpad, j’ai commencé à converser avec des personnes mais je ne me rendais pas compte à quel point il me plaisait d’être genré au masculin. Sur plusieurs applications d’entraide (je passais et passe encore beaucoup de temps à conseiller les personnes qui sont dans le besoin), je me faisais passer pour un garçon et cela ne me dérangeait pas, au contraire. Je m’étais attribué une sorte de rôle un peu comme si j’étais le personnage d’un Roleplay, mais je me suis récemment rendu compte que ce n’était pas qu’un simple jeu mais que j’aimais vraiment qu’on me genre au masculin. Je m’y sens tellement mieux. En découvrant l’univers passionnant des mangas et animés je m’imaginais pratiquement dans toutes les situations à la place du héros et avais du mal à m’identifier comme une fille. J’ai fait quelques parallèles avec mon enfance et il est vrai que j’avais tendance à être assez garçon manqué jusqu’au CM1 malgré mes cheveux qui m’arrivaient au-dessus des fesses (je sais bien qu’expression de genre et identité de genre n’ont rien avoir ensemble mais je tenais à le préciser). Je me battais pour m’amuser, je jouais majoritairement avec des garçons, j’aimais le football (même si je le niais pour faire comme tout le monde), je ne prenais pas vraiment soin de mes affaires, regardais beaucoup des programmes dits “pour garçon” comme Bleyblade et par dessus tout je n’aimais que des jeux assez mixtes comme les legos et playmobils même si en grandissant je me suis surpris à jouer quelques fois avec une ou deux barbies…

Arrivé au collège, j’ai donc commencé à me faire appeler par un prénom de garçon en rentrant chez moi sur mon téléphone portable. J’étais très isolé puisqu’en décalage permanent avec les autres enfants de mon âge. J’ai appris ce qu’était que la communauté LGBT+ et j’ai commencé à me dire bisexuel mais je savais que ça n’était pas le cas, que c’était autre chose qui me définissait mieux. C’était mon genre qui coinçait, pas mon orientation sexuelle.
Puis, il y a quelques semaines, je me suis enfin posé la question que je redoutais tant, suis-je trans? Soit FtM? Et honnêtement, je ne saurais y répondre même si une part de moi me crie que oui. J’ai une expression de genre féminine même si je ne peux pas me permettre d’être vraiment moi-même, telle que je le désirerais. Je sais qu’un mix entre le style sport-wear et un style emo/punk me siérait bien mieux. Pour autant, j’aime porter des talons et des longs manteaux féminins. Il n’y a vraiment rien qui puisse laisser penser que je me sens mal dans mon genre, les autres ne se posent même pas la question. Vous me verrez, vous vous diriez “voilà une charmante jeune FILLE”. Cela me rend terriblement mal…

J’ai entendu parler de l’euphorie de genre. Je sais que mes attributs féminins ne me répugnent pas même si parfois j’espère renaître en ayant un pénis et un torse d’homme. Pour autant, je rêve actuellement de me mettre à un sport de combat (ce qui restera une idylle puisque mes parents ne sont pas très convaincus) et j’envisage la musculation pour me dessiner les muscles (particulièrement mes biceps et mes abdos, j’ai des cuisses et des épaules déjà bien taillées). Ma mâchoire ne me convient pas, j’ai toujours aimé les mâchoires bien carrées, masculines. De même pour ma voix, il me plairait qu’elle soit plus grave, qu’elle soit celle d’un homme même si ce n’est pas dramatique qu’elle reste ainsi. Mes sourcils aussi me dérangent, ils sont taillés comme ceux d’une femme. En ce qui concerne mes cheveux, ils m’arrivent en dessous de la poitrine et ondulent légèrement. Je les aime beaucoup (alors qu’il y a un an je les détestais) mais encore une fois, j’envisage de me raser le crâne parce que je me dis que si je suis homme, il faut que je rentre dans cette sorte de “norme”… ce qui est erroné, je le sais pertinemment. Un homme aux cheveux longs n’a rien de choquant. Somme de tout, je ne me sens pas légitime d’être considéré trans parce que je ne fais pas de dysphorie de genre majeure. Est-ce pour me faire remarquer que je pense ainsi? D’autant plus que mon expression de genre ne concorde pas avec les diktats imposés par la société. C’est un peu ridicule parce que je sais que je n’ai jamais vraiment été comme les autres et que je ne le serais jamais.

J’ai peur de me tromper, que ce ne soit qu’un caprice d’adolescent parce que je suis bien conscient que nous tous nous posons énormément de questions sur notre identité en générale. Je ne sais pas qui je suis, ça me ronge de l’intérieur et je n’ai personne à qui en parler. Mes parents sont prétendus ouverts sur le sujet, mais ont une vision du monde un peu trop binaire selon moi (ils ne comprennent pas le concept de non-binarité et m’ont sorti que ce n’était qu’un passage quand j’ai évoqué le terme pour un.e ami.e, pourtant la transidentité ne leur pose aucun problème). Je ne me vois pas leur expliquer la différence entre l’identité de genre et l’expression de genre.

J’ai envie d’être appelé par le prénom que j’ai choisi et le pronom “il”. Mon ami.e non-binaire m’a par ailleurs dit qu’il n’y avait aucun problème à ce que je ressente l’envie d’être genré comme un garçon. J’éprouve parfois le désir de m’habiller en tant que mec, mais je n’ose que par touche légère (comme emprunter un sweat à mon frère), parce que je reste dans l’optique que lorsqu’on est une femme, il faut être féminine et un homme, masculin. Je suis désolé de penser comme cela, je sais que c’est profondément laid ce que je dis, mais j’essaie de me détacher de ce que les autres peuvent penser autour de moi même si c’est dur quand on a toujours essayé de vivre selon l’attente sociétale. Je souffre beaucoup de cette situation. Cela me cause des insomnies et me déconcentre en cours. J’ai par ailleurs fait récemment un coming-out en tant que trans, justement, à une amie androsexuelle : je la savais ouverte sur le sujet. J’ai peur qu’elle me voit désormais différemment malgré sa tolérance.

Je dois aussi avouer que la non binarité m’effraie… je ne veux surtout pas l’être même si c’est assez terrible de dire cela comme tel. Je suis désolé pour la maladresse de mes mots, j’espère que personne ne se sentira chiffonné par mon message.

En vous remerciant,

Ilario.

Bonjour Ilario!

Merci beaucoup de la confiance que tu accordes à AlterHéros. Je crois que ça n’a pas été facile pour toi de nous écrire ce message et je veux donc te rassurer que personne ne s’est senti blessé par ton message, et que ça me fait très plaisir d’y répondre, car je me reconnais beaucoup dans ce que tu vis en ce moment. 

Comme toi, j’ai d’abord cru que j’étais bisexuel.le lorsque j’ai découvert les communautés LGBTQ+ vers l’âge de 14 ans. À cette époque-là (il y a presque 10 ans!), j’avais été exposé à certains narratifs trans, mais ils ne semblaient pas du tout concorder avec ma réalité à moi: je n’avais pas d’inconfort avec ma poitrine, pas de grande haine envers mon corps. Les narratifs d’hommes trans tels qu’ils m’étaient présentés par les médias ne correspondaient pas à mon expérience, alors j’avais même pas considéré que je pouvais être trans et j’essayais de me contenter de cette étiquette de bisexuelle, même si je continuais de me sentir mal avec moi-même.

Tu dis que tu ne ressens pas de dysphorie et qu’il n’y a pas de raison pour lesquelles on pourrait penser que tu es trans, mais je trouve que ça ne correspond pas vraiment à ce que tu exprimes dans ton message. En effet, tu dis que tu te sens terriblement mal qu’on puisse te percevoir comme une “charmante jeune fille”. La dysphorie, ce n’est pas seulement se sentir extrêmement mal à l’aise avec une caractéristique précise et très fortement genrée. Ça peut aussi être de trouver tout plein de choses dans notre corps qui nous dérangent car elles sont subtilement plus féminine que masculine, comme avec tes sourcils. Ça peut être de détester la façon dont certaines caractéristiques sont perçues, même si objectivement on les aime, comme tes cheveux longs.

Tu sais, pendant longtemps, je ne comprenais pas du tout ce qu’il se passait avec moi, car quand j’étais seul, je n’éprouvais pas de malaise avec mon corps, mais lorsque je passais du temps en public, je me mettais à détester ma poitrine, ma voix et mon visage, car c’était ces caractéristiques qui faisaient que j’étais perçu comme une fille par les autres. Puis on m’a introduit au concept de dysphorie sociale, qui est la dysphorie qui est provoquée par nos interactions sociales plutôt que par notre corps, mais qui peut également nous amener à détester celui-ci. Est-ce que tu te reconnais là-dedans?

Quoi qu’il en soit, il y a plusieurs formes de dysphories et beaucoup de façons de les vivre. Et puis ce n’est pas nécessaire de ressentir quelconque forme de dysphorie pour être trans: il suffit de ne pas s’identifier au genre qui nous a été assigné à la naissance.

Bon, maintenant tu vas me demander comment on fait pour savoir si on s’identifie à un autre genre que celui qui nous a été assigné à la naissance si on n’a pas de dysphorie. Tu nommes dans ta question l’euphorie de genre, qui est, au contraire de la dysphorie, le sentiment d’être bien avec son corps, son expression de genre ou la façon dont on est perçu par les autres. Par exemple, moi je ressens de l’euphorie de genre quand une personne inconnue a visiblement beaucoup de difficulté à déterminer si je suis un homme ou une femme. Je ressens aussi de l’euphorie de genre quand je porte mes robes préférées et quand mon copain me genre au masculin.

L’euphorie de genre est généralement plus utile que la dysphorie de genre pour nous aider à déterminer notre identité de genre et aussi pour aller vers ce qui nous fait sentir mieux, car elle pointe vers la solution au lieu du problème. 

La dysphorie me dit: Tu es laide, tout le monde te voit comme une fille, tu es stupide de penser que tu pourrais être autre chose qu’une fille.

L’euphorie me dit: Tu te sens bien quand tu parles d’une voix plus grave et qu’on t’appelle Monsieur, tu te sens bien quand tu portes cette robe car tu défies les stéréotypes de genre qui disent qu’une personne non-binaire doit être androgyne, tu te sens bien quand tu entends les gens utiliser le pronom “iel” pour parler de toi.

Au final, l’euphorie de genre m’a mené à m’exprimer de la façon que j’aimais le mieux. Et la seule façon d’arriver à trouver les façons de m’exprimer qui me rendaient bien et les mots que je voulais utiliser pour décrire mon identité, c’était d’explorer et d’essayer de nouvelles choses. 

Ce n’était pas toujours facile, surtout pas à l’école ou au travail, mais j’essayais de trouver des moyens de m’affirmer davantage dans des espaces sécuritaires, comme dans des groupes de parole pour personnes trans, avec mes ami.e.s proches et avec certains membres de ma famille. 

J’ai l’impression que tu te refuses toute exploration, car tu as peur de ne faire ça que pour avoir de l’attention et de finalement réaliser que tu t’es trompé et que tu es cis. Ai-je tort?

C’est donc important pour moi de te dire que tu ne peux pas te tromper en explorant davantage ton identité ou ton expression de genre. Il se peut qu’en essayant de trouver des choses qui te rendent mieux, tu découvres des choses qui ne te rendent pas bien. Ça se peut que tu découvres qu’au final tu es une fille cis, ou bien une personne non-binaire. On verra quand tu seras rendu là. Mais ce qu’il faut retenir est que toute découverte est pertinente. 

Il y a un mythe qui persiste encore, selon lequel l’exploration doit précéder la transition, c’est-à-dire qu’il faudrait être sûr de son genre et du parcours de transition que l’on veut avant d’amorcer des changements. C’est complètement faux et même risible, selon moi. 

La transition peut être un terrain d’exploration incroyable et cela implique d’essayer des choses en acceptant qu’il est possible que l’on change d’idée! C’est valable pour la transition sociale, par exemple lorsqu’on essaye différents prénoms pour trouver celui qui nous convient le mieux, tout comme pour la transition médicale. La perception que j’ai de mon genre est très loin de celle que j’avais quand j’ai fait mon coming-out comme personne non-binaire et je ne crois pas que j’aurais pu explorer mon identité de cette façon sans entreprendre de démarche de transition sociale et médicale.

Il est très probable que tout ça te donne le vertige. Je te conseille donc de commencer par de petites choses. Tu peux par exemple commencer par dire à tes ami.e.s qui sont bien au courant des enjeux trans de t’appeler par ton nouveau prénom et d’utiliser le pronom il. Si c’est trop intense pour toi, tu peux commencer par appeler une ligne d’écoute, par exemple celle de C’est comme ça. Une autre possibilité serait de contacter l’association trans la plus près de chez toi pour t’informer sur leurs activités. Parfois, c’est plus facile d’explorer de nouvelles choses avec des personnes qui ne nous connaissent pas et qui sont elles-même trans, non-binaires ou en questionnement. Voici aussi quelques réponses qui abordent le sujet coming-out et qui pourraient t’aider:

 

 

Maintenant, on arrive à une partie un peu plus difficile de mon message. Alors je te rappelle qu’il me fait vraiment plaisir de te répondre et que personne chez AlterHéros n’est offusqué ou blessé par ton message.

Je crois que tu as plusieurs préjugés internalisés qui te freinent dans ton cheminement et ton exploration. Tu sembles vivre plusieurs incohérences. Par exemple, tu nommes que tu sens qu’il faut que tu entres dans une norme, que tu aies les cheveux courts si tu es un homme. Pourtant, tu sais qu’un homme cisgenre qui aurait les cheveux longs serait quand même un homme, car tu fais la différence entre identité et expression de genre. Je crois donc que tu as internalisé des standards différents pour les personnes trans et les personnes cis, ce qui est tout à fait normal vu la société dans laquelle on se trouve, mais qui est quand même dommage et dommageable!

Ce n’est pas mal en soi si tu veux adhérer à certains stéréotypes de genre.  Plusieurs personnes trans se conforment aux stéréotypes de genre, que ce soit parce que c’est ainsi qu’elles se sentent bien, par peur de ne pas être légitime ou bien par crainte de ne pas être perçues comme “vraiment trans”. Mais sans travailler sur ces notions que tu as internalisées, tu ne pourras pas explorer librement ton identité et ton expression de genre, surtout si tu entretiens une peur d’être non-binaire ou non conforme dans le genre. 

Je crois que la meilleure façon de déconstruire sa transphobie internalisée est de s’entourer de  modèles de personnes trans et non-binaires. Ce n’est pas toujours possible dans la vie de tous les jours, mais heureusement, il y a le monde virtuel qui peut compenser. Voici une liste de médias sociaux de personnes trans et non-binaires inspirantes:

 

Instagram

(en français)

 

(en anglais)

 

Facebook

(en français)

(en anglais)

YouTube

(en français)

(en anglais)

 

Je t’encourage à t’exposer à ces merveilleuses personnes et à d’autres que tu pourras découvrir en voguant sur les médias sociaux. C’est entre autres à cause du manque de visibilité positive des enjeux trans que l’on arrive à développer la transphobie internalisée, alors un bon moyen d’y remédier est de consommer du contenu de personnes qui célèbrent leurs identités. 

Un dernier mot et puis ensuite j’arrête, car ma réponse s’en vient longue: ton message a vraiment touché une corde sensible chez moi, car je me sentais comme toi vraiment différent et en décalage avec les autres quand j’avais ton âge, et même encore maintenant. Le fait de transitionner et de trouver une communauté LGBTQ+ avec laquelle je me sens bien m’a beaucoup aidé, mais j’ai tout de même continué à ressentir un décalage. C’est qu’il manquait encore des pièces à mon puzzle, qui ont été révélées récemment: j’ai une douance (qu’on appelle aussi haut potentiel intellectuel, mais que j’appelle pour ma part “haut potentiel de surchauffe de cerveau”) et un TDAH (trouble du déficit de l’attention et de l’hyperactivité). Je n’avais jamais présenté les signes “classiques”, alors ça a pris du temps avant qu’on puisse s’en rendre compte. En effet, même si les personnes trans et non-binaires sont proportionnellement plus nombreuses à être neurodivergentes que les personnes cis, il arrive encore très souvent qu’elles ne soient pas diagnostiquées, car les critères diagnostiques et les professionnel.le.s de la santé se basent encore beaucoup sur les stéréotypes de genre. Si ça pique ta curiosité, je te recommande chaudement la chaîne youtube Alistair – H Paradoxæ, qui est une personne non-binaire neurodivergente et qui aborde ces sujets ainsi que l’intersection entre ces identités. 

Alors, j’espère que ma réponse t’aidera. Il se peut que j’aie oublié d’aborder un aspect important de ta question, alors n’hésite surtout pas à me répondre si tu veux ou encore de nous recontacter pour toute question. Ne reste pas seul si tu as besoin de parler. 

Je te souhaite bonne chance dans ton exploration!

 

Séré, intervenant pour AlterHéros


About Séré

Séré est un activiste trans non-binaire de la région de l'Estrie qui adore expliquer la pluralité des genres avec des métaphores de crème glacée. Iel défend les droits des jeunes trans et non-binaires en contexte régional, tout en essayant de se laisser du temps pour coller son chien et son chat.

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