J’aurais juste voulu vivre une vie normale de gars, mais là je suis pris à vivre constamment une sorte de honte et d’embarras par le fait d’être trans…


Tout d’abord, bonjour.
J’ai beaucoup hésité avant de vous écrire. Ces derniers temps, j’ai l’impression de déranger. J’ai l’impression d’être de trop.
Contexte : en mai 2019, j’ai fait mon coming out à ma mère par une lettre disant que je me sentais beaucoup plus garçon que fille (je suis né fille), etc, etc. Ça ne sait pas trop bien penser. Au début, je pensais que c’était correct, mais c’était juste une façade. Ma mère m’a aidé à magasiner un peu de vêtements de garçons et ça été tout. Pas plus. J’ai négocié des coupes de cheveux, du linge plus hivernale, un uniforme masculin… Rien à faire. Mon père, qui l’a su un peu après, l’a vraiment mal pris. Tout le temps en train de me faire des morales sur “comment je devrais m’accepter et accepter le corps que j’ai”, “comment je suis une super belle et intelligente fille qui gâche son futur”… Il me fait sentir mal pour les changements que je produis. Je sais que je vais perdre beaucoup de ma famille si je m’engage dans ce chemin. Il me dit plusieurs mots qui me blesse et je le lui ai dit. Tout le monde me dit que c’est parce que c’est difficile de voir sa fille changer, mais ce n’est tout de même pas une façon d’agir.
Depuis mai, je me remet constamment en question. Je me suis reclus et je suis retourné dans le placard en disant que je ne savais pas trop, que je me cherchais… et c’est vrai, je pense. Quand je suis seul, ça va. Je me sens bien. Je mets mon binder et je me sens mieux. J’ai même hâte. Je mets mon packer (bas) et je me sens beaucoup plus moi, plus masculin. Le problème est que je me sens embarrassé. J’ai l’impression de suivre une mode quelconque. J’ai l’impression de faire ça juste pour l’attention que ça peux apporter alors que je n’aime pas ça. J’ai l’impression de ne pas ressentir assez de dysphorie (si ça l’est?) pour être valide. Je me sens embarrassé de me travestir (?) comme ça. C’est pas normal… mais je sais que c’est normal. J’ai beaucoup d’homophobie/transphobie internalisé à cause de mon enfance j’imagine. Or, je ne me sens pas tant mal quand qu’on me parle au féminin, c’est-à-dire, tout le temps. Je ne sais pas si c’est parce que ça fait 16 ans qu’on me parle de cette façon alors ça ne me dérange pas ou si c’est parce que c’est un signe que “j’ignore” me disant que je suis juste cis. Aussi, je suis vraiment malaisé quand qu’on me parle de moi, quand on me pose des questions du genre “Tu es rendu où dans tes questionnements? Tu te sens garçon ou fille? Que tu sois lesbienne ou trans, peu importe”… Je déteste ça. J’aime pas ces étiquettes, j’ai l’impression que ça me correspond pas. Je déteste aussi en parler. C’est comme si on demandait à un gars cisgenre “Te sens-tu gars ou fille?” J’aurais juste aimé ça être né garçon. Qu’on me pose pas des questions comme ça. J’aurais juste voulu vivre une vie normale de gars, mais là je suis pris à vivre constamment une sorte de honte et d’embarras pour qui je suis? Je ne sais plus qui je suis, je ne sais pas ce que je devrais faire.
Je voudrais expérimenter, mais j’ai pas “l’autorisation”. J’ai pas la force de m’imposer. On me rabaisse toujours. Je sais pas si je devrais aller dans le chemin testostérone ou œstrogène.
– Mark-Olivier
(Désolé pour ce désordre d’idées et de fautes. J’imagine que j’ai juste besoin de parler de ce que je ressens)
 
Bonjour Mark-Olivier !
 
Merci d’avoir écrit à AlterHéros. Ça peut être difficile d’aller chercher de l’aide par rapport à des questionnements sur l’identité de genre et je suis vraiment heureux que tu l’aies fait !
 
De ce que je comprends, tu as essayé de faire un coming-out en tant que garçon trans à tes parents et bien que ta mère ait d’abord semblé accueillir ce coming-out positivement, elle ne veut pas faire d’efforts pour t’aider à transitionner. De l’autre côté, ton père ne veut rien savoir de te considérer en tant que garçon. C’est bien ça?
D’abord, je veux te dire, même si tu dis que tu le sais déjà, qu’être trans est tout à fait normal. Il y a des personnes trans dans toutes les sociétés et il existe des preuves de notre existence à plusieurs époques ! En ce moment, on considère qu’il y a environ autant de personnes trans que de personnes rousses sur la terre. Et puisque c’est très difficile d’obtenir des statistiques à ce sujet, le vrai nombre est sûrement beaucoup plus élevé !
Je suis vraiment désolé de lire que ton père te dit beaucoup de choses blessantes. Il n’a pas raison quand il dit que tu « devrais t’accepter et accepter le corps que tu as ». Ton corps t’appartient et donc si tu es un garçon, c’est un corps de garçon. Si tu veux modifier ton expression de genre pour qu’elle te rende plus à l’aise, c’est ton choix et non celui de tes parents. Par ailleurs, la très grande majorité des changements que l’on peut entreprendre lors d’une transition sont tout à fait réversibles. Essayer un nouveau pronom ou un nouveau prénom, changer la manière dont on s’habille ou dont on se coiffe et essayer des articles d’affirmation du genre comme un binder ou un packer sont toutes des choses qui te permettent de revenir en arrière si jamais tu ne te sens plus confortable en les faisant. Penses-tu qu’il y aurait des façons d’expérimenter avec ton expression de genre malgré la désapprobation de tes parents ? Y a-t-il des lieux sécuritaires que tu fréquentes, comme une maison de jeunes, un centre communautaire ou ton école, où tu pourrais te présenter comme tu le souhaites ?
Sais-tu que ton école a l’obligation d’utiliser le prénom et le pronom de ton choix ? En effet, les écoles au Québec doivent utiliser le pronom et le prénom choisis d’un.e jeune trans ou non-binaire, même s’iel n’a pas fait ces changements au niveau légal. Si elles ne le font pas, cela peut être considéré comme du harcèlement et de la discrimination sur la base de l’identité et de l’expression de genre, ce qui est illégal au Québec. Tu peux en savoir plus sur tes droits en lisant ce guide à l’intention des établissements d’enseignement. Y a-t-il un.e enseignant.e ou un.e intervenant.e de confiance à qui tu pourrais parler afin de discuter de la manière dont tu aimerais te présenter à l’école ?
Tu dis aussi que tu es embarrassé par le fait d’explorer ton identité et ton expression de genre. Tu dis que tu as l’impression de suivre une mode. Premièrement, la raison pour laquelle on a l’impression qu’il y a plus de personnes trans qu’avant n’est pas vraiment parce qu’il y en a beaucoup plus, mais plutôt parce que moins de personnes trans restent dans le placard toute leur vie par peur de ne pas être acceptées. C’est aussi pourquoi on a l’impression qu’il y a de plus en plus d’enfants et d’ados trans. Ce n’est pas parce qu’iels suivent une mode, mais plutôt parce que la société est plus acceptante et qu’il y a plus de visibilité trans. Quand j’avais ton âge, j’étais déjà trans, mais je ne le savais pas parce que je n’en avais jamais entendu parler.  
Deuxièmement, tu sembles bien au courant qu’être trans n’est pas toujours une partie de plaisir. Pourquoi alors suivrais-tu une mode qui te fait vivre autant de difficultés avec tes parents ?
Par ailleurs, il n’y a pas une « quantité » de dysphorie nécessaire pour être trans. Certaines personnes trans ou non-binaires n’en ressentent pas du tout, et d’autres en ressentent énormément. Par exemple, je n’éprouve pas vraiment de malaise lié au fait d’avoir une poitrine, alors que plusieurs de mes amis transmasculins ont besoin d’avoir une mastectomie le plus vite possible ! Tu as le droit d’aimer ou non certaines parties de ton corps, sans que cela invalide ta transitude. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon d’être trans, le seul prérequis est d’avoir un genre différent de celui qu’on t’a assigné à la naissance. 
Tu dis aussi que tu n’aimes pas les étiquettes qu’on essaie de t’imposer. Tu as tout à fait le droit de ne pas vouloir constamment définir ton identité de genre, ton expression de genre et ton orientation sexuellement simplement pour apaiser les questions de ton entourage. Personnellement, ça me frustre beaucoup lorsque certains membres de ma famille me posent constamment des questions sur mon identité de genre, mon corps et mes attirances, alors que personne d’autre dans ma famille n’a à répondre à ce type de questions ! 
Ceci dit, il se pourrait également que tu n’aimes pas ces étiquettes simplement parce qu’elles ne te correspondent pas. Bien que la société dans laquelle on vit nous présente le genre comme étant binaire, c’est tout à fait faux. Si tu n’es pas une fille, ça ne veut pas automatiquement dire que tu es un garçon. Tu pourrais être neutrois, agenre, bigenre, demiboy ou toute autre identité de genre en dehors de la binarité homme/femme, ou encore tout simplement t’identifier comme non-binaire sans avoir d’étiquette plus précise. Aimerais-tu explorer d’autres identités de genre ? Aimerais-tu essayer des pronoms non-binaires comme iel, ol ou yal ?
Pour démêler tout ça, il pourrait t’être bénéfique d’aller chercher de l’aide auprès d’autres ressources, qui pourront t’aider dans tes questionnements, ta transition s’il y a lieu, et ta relation avec tes parents. En Outaouais, il y a le groupe d’entraide Trans-Outaouais, ainsi que le groupe Facebook qui lui est associé. En les contactant, tu pourras rencontrer d’autres personnes trans avec qui discuter de ce que tu vis, et être guidé vers d’autres ressources dans ta région qui pourront t’aider davantage. Cet organisme pourra également t’aiguiller vers les professionnel.le.s de la santé approprié.e.s si tu veux entreprendre une transition médicale.
Au niveau national, il existe également l’organisme Enfants transgenres Canada. Bien que la plupart de ses activités se déroulent à Montréal, il offre également quelques services à distance, comme des groupes en ligne pour les parents d’enfants et d’ados. Penses-tu que de mentionner l’existence d’une telle ressource à tes parents pourrait les pousser à aller chercher de l’aide pour mieux gérer leurs sentiments par rapport à ton coming-out ? Si c’est le cas, toi ou tes parents pouvez contacter l’organisme par courriel au info@enfantstransgenres.ca.
J’espère que ma réponse t’a aidé dans tes questionnements. N’hésite surtout pas à nous recontacter si tu en éprouves le besoin, ça me fera plaisir de t’écrire de nouveau. 
 
Bon courage,
Séré, intervenant pour AlterHéros


About Séré

Séré est un.e activiste trans non-binaire de la région de l'Estrie qui adore expliquer la pluralité des genres avec des métaphores de crème glacée. Iel défend les droits des jeunes trans et non-binaires en contexte régional, tout en essayant de se laisser du temps pour coller son chien et son chat.

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