Dois-je mentir aux médecins et leur dire que je suis trans, ou bien affirmer ma non-binarité au risque de me faire refuser l’hormonothérapie?


Bonjour,
Je me pose de plus en plus de questions sur la façon dont je voudrais transitionner physiquement. Jusqu’à récemment, j’envisageais plutôt une transition sociale, et je progresse dans cette direction (changement de prénom). Mais j’ai de plus en plus envie d’avoir quelques changements physiques ! J’ai envie d’être une énigme pour celleux que je rencontre ; je ne veux pas qu’on puisse me catégoriser, qu’on pense que je suis une fille ou un garçon. J’ai entendu parler du microdosage de testostérone, utilisé souvent par les personnes non-binaires, qui permet des changements progressifs, et j’avoue que l’idée me tente beaucoup ! J’aimerais bien avoir une voix plus grave, et peut-être quelques poils sur le menton.
J’ai plusieurs problèmes par rapport à ça :

  1. Je n’ai pas spécialement de dysphorie. Ce sont des changements qui me feraient plaisir, mais dont l’absence ne me ferait que peu souffrir. Comment me justifier auprès des médecins ? (surtout quand en France il faut parfois passer pas un’e psy qui va attester de la dysphorie)
  2. Dois-je mentir aux médecins et leur dire que je suis trans, ou bien affirmer ma non-binarité au risque de me prendre un refus ? Les transitions non-binaires sont encore plus méconnues que les transitions binaires.

Merci d’avance pour votre réponse, je découvre tout juste votre site et je pense que je vais passer beaucoup d’après-midi à naviguer dessus !
Bonne journée, bon courage pour le confinement.
Nitt

Bonjour Nitt!
Merci de faire confiance à AlterHéros avec tes questions! Je suis heureuxe de lire que tu aimes notre site et les réponses qui s’y trouvent!
Tes questionnements par rapport aux démarches de transition médicale ressemblent beaucoup à ceux que j’avais lorsque je commençais mon parcours. Je vais donc essayer de t’éclairer par rapport à ceux-ci, mais il faut bien se rappeler que nous habitons sur deux continents différents, alors je ne connais malheureusement pas tous les enjeux liés à l’accès à l’hormonothérapie en France. 
D’abord, quelques mots sur le microdosage de testostérone, soit la prise d’une plus petite dose de testostérone que la dose de départ habituellement prescrite aux hommes trans. Comme tu le nommes, cela fait généralement en sorte que les changements surviennent de façon moins rapide que sur une dose dite régulière. Par contre, il faut être conscient.e qu’éventuellement, tous les changements apportés par l’hormonothérapie masculinisante vont apparaître, de façon plus ou moins prononcée selon les individus. On ne peut malheureusement pas choisir quels effets on va avoir quand on prend des hormones, c’est un forfait tout inclus! Il faut donc être à l’aise avec les changements qui sont irréversibles, c’est-à-dire, dans le cas de la testostérone, l’augmentation de la pilosité faciale et corporelle, la mue de la voix et l’hypertrophie du clitoris.
Je te laisse ce graphique et sa traduction pour t’éclairer sur les divers changements causés par la testostérone. Les flèches jaunes indiquent le début du changement, elles risquent donc de différer si tu prends une dose plus faible que le standard. Moi par exemple, je n’ai toujours pas de pilosité faciale après quatre ans sur une petite dose de gel de testostérone!

Effet physique Réversibilité Début de l’effet
Acné Réversible 1 à 6 mois
Redistribution des graisses Réversible/Variable 3 à 6 mois
Augmentation de la masse musculaire et de la force Réversible 6 à 12 mois
Augmentation de la pilosité faciale et corporelle Irréversible 3 à 6 mois
Calvitie Irréversible Variable
Arrêt des menstruations Réversibles 2 à 6 mois
Agrandissement du clitoris Irréversible 3 à 6 mois
Atrophie vaginale Réversible 3 à 6 mois
Mue de la voix Irréversible 3 à 12 mois

Allons-y maintenant avec ta première question. Tu dis que tu n’as pas spécialement de dysphorie, alors tu ne sais pas comment justifier la prise de testostérone aux médecins qui pourraient te la prescrire. 
Ce problème est assez commun dans les communautés trans et non-binaires, car malheureusement encore trop peu de médecins pratiquent l’approche du consentement éclairé pour donner accès à l’hormonothérapie. L’approche du consentement éclairé consiste à donner toutes les informations sur le traitement au patient.e et de lea laisser prendre une décision éclairée par rapport au traitement envisagé, au lieu de la prendre à sa place sur la base de critères arbitraires comme la présence de dysphorie de genre. 
Pour commencer, je te conseille de te renseigner à l’association trans la plus près de chez toi sur les parcours possibles pour accéder à l’hormonothérapie, car comme je suis au Québec, je ne connais pas les options en France. Par exemple, même s’il est impossible près de chez toi d’avoir accès à l’hormonothérapie via une démarche de consentement éclairé, il se peut qu’on puisse te recommander un.e psychologue ou un.e sexologue qui est inclusivif des réalités trans et non-binaires qui ne correspondent pas au narratif traditionnel d’une personne qui se sent « dans le mauvais corps » et qui a « toujours su qu’elle était trans ». 
Ensuite, je te conseille de te familiariser avec le diagnostic de dysphorie de genre tel que documenté dans le DSM-V, soit le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. Si on te dit qu’il faut absolument que tu en obtiennes un pour avoir accès à l’hormonothérapie, il sera à ton avantage de connaître les critères qui amènent au diagnostic de dysphorie de genre chez les adultes :

A. Non-congruence marquée entre le genre vécu/exprimé par la personne et le genre assigné, d’une durée minimale de 6 mois, se manifestant par au moins deux des items suivants :

  1. Non-congruence marquée entre le genre vécu/exprimé par la personne et ses caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires (ou chez les jeunes adolescents, avec les caractéristiques sexuelles secondaires attendues).
  2. Désir marqué d’être débarrassé(e) de ses caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires en raison d’une incompatibilité avec le genre vécu/exprimé (ou chez les jeunes adolescents, fort désir d’empêcher le développement des caractéristiques sexuelles secondaires attendues).
  3. Désir marqué d’avoir les caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires de l’autre sexe.
  4. Désir marqué d’appartenir à l’autre genre (ou d’un genre différent de celui qui lui est assigné).
  5. Désir marqué d’être traité(e) comme une personne de l’autre genre (ou d’un genre différent de celui qui lui est assigné).
  6. Conviction marquée d’avoir les sentiments et les réactions de l’autre genre (ou d’un genre différent de celui qui lui est assigné).


B. Le trouble est accompagné d’une détresse cliniquement significative ou d’une altérationLe trouble est accompagné d’une détresse cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants.

Il est donc tout à fait possible pour une personne non-binaire qui ne ressent pas vraiment de malaise par rapport à ses caractéristiques corporelles genrées de correspondre au critère A. Ce qui peut être plus difficile, c’est de correspondre au critère B. Mais en étant informé.e sur ces critères, il est plus facile de savoir sur quels points insister pour obtenir le diagnostic dont tu as besoin. Et bien sûr, consulter un.e professionnel.le de la santé qui est éduqué.e sur les enjeux trans et non-binaires augmente de beaucoup les chances que ça fonctionne pour toi.
Voyons maintenant ta deuxième question. Tu te demandes si tu dois mentir aux médecins et leur dire que tu es trans, ou bien affirmer que tu es non-binaire au risque de te faire refuser l’hormonothérapie.
Encore une fois, si tu peux obtenir des références pour consulter un.e médecin transaffirmatif et éduqué sur la non-binarité, c’est bien sûr l’idéal. Si ce n’est pas possible, je te recommande d’y aller avec prudence et d’évaluer le médecin lors de ton premier rendez-vous, pour voir son approche et t’y adapter au besoin.
Personnellement, j’ai dû voir un endocrinologue qui n’était pas très bien éduqué sur les enjeux non-binaires. Il utilisait un langage que je trouvais très invalidant, comme de me dire que j’allais « faire un beau garçon » avec la testostérone, et il me genrait au féminin. Il a présumé tout de suite que j’étais un homme trans, il n’a jamais pensé que j’étais peut-être non-binaire. J’ai alors décidé de ne pas le contredire. 
Il me posait des questions très clichées, comme « est-ce que tu jouais avec des filles ou des garçons quand tu étais enfant? » et « depuis quand tu veux être un garçon? », et très peu de questions directement liées à la dysphorie ou à l’hormonothérapie. J’essayais de lui en dire le moins possible pour ne pas avoir à trop mentir. Pour justifier le fait que je ne voulais pas me faire prescrire une dose standard, je lui ai dit que je n’aimais pas les changements rapides et que je voulais donc avoir plus de temps pour m’adapter. Il a donc accepté de me prescrire une plus petite dose, et lors des rendez-vous de suivi je lui disais que j’aimais les changements qui survenaient et leur rythme, et donc que je ne voulais pas les accélérer. 
Le choix de mentir ou non t’appartient, mais sache que les médecins ne devraient pas avoir le pouvoir de décider qui a accès à des hormones en se basant sur des stéréotypes et des critères aussi arbitraires. Leur rôle devrait plutôt être de nous informer et de nous accompagner dans notre parcours et nos choix. C’est la transphobie qui les empêche de nous laisser faire les choix qui ne devraient concerner que nous. Tu es la seule personne qui peut savoir quelle est ton identité de genre et si tu veux essayer l’hormonothérapie. L’important est de bien s’informer sur les effets engendrés par la testostérone, ce que tu sembles déjà avoir fait. Alors je ne vois aucun mal à mentir pour obtenir un traitement dont tu comprends les effets et les limites. 
Par ailleurs, ce n’est pas un mensonge de dire que tu es trans si tu es non-binaire. En effet, être trans, c’est simplement ne pas s’identifier au genre qui nous a été assigné à la naissance. C’est bien correct de ne pas t’identifier comme trans, mais tu n’as pas à te sentir mal si tu veux utiliser ce terme, même si c’est seulement pour avoir accès à l’hormonothérapie.
Si tu veux lire d’autres réponses sur le thème de l’hormonothérapie, il y a celle-ci  et celle-là que j’ai écrites récemment. Je te recommande aussi la lecture de ce guide sur les hormones dans le cadre d’un parcours trans en France. 
Pour des lectures plus poussées sur l’approche transaffirmative et le consentement éclairé, je te conseille les textes de Florence Ashley qui écrit en français et en anglais sur plusieurs sujets liés à l’éthique et à la santé trans. 
J’espère que ma réponse t’éclaire par rapport au processus qui t’attend! Si tu veux approfondir un des sujets abordés dans ma réponse ou si tu as d’autres questions, n’hésite surtout pas à nous réécrire!
Bonne chance et bon courage à toi!
Séré, intervenant pour AlterHéros


About Séré

Séré est un.e activiste trans non-binaire de la région de l'Estrie qui adore expliquer la pluralité des genres avec des métaphores de crème glacée. Iel défend les droits des jeunes trans et non-binaires en contexte régional, tout en essayant de se laisser du temps pour coller son chien et son chat.

Leave a comment