L’Afrique dans le placard


Neuf homosexuels viennent d’être condamnés à huit ans de prison ferme pour « actes impudiques » et « contre-nature » par la justice sénégalaise. Cette sentence remet à l’avant-plan la question de l’illégalité de l’homosexualité dans certains pays d’Afrique.

À la suite d’une dénonciation anonyme, neufs sénégalais ont été arrêtés à la mi-décembre dans la ville de Mbao en banlieue de Dakar, capitale du Sénégal. Selon Le Soleil, le journal officiel du gouvernement, « sous couverture d’une association de ‘‘lutte contre le sida’’, les neuf jeunes, âgés de moins de 30 ans s’adonnaient à des actes impudiques, contre-natures ». Faisant face à la justice, le 14 janvier, ils ont été condamnés à l’emprisonnement pour une période de huit ans.

De l’avis d’Alexis Musanganya, président d’Arc-en-ciel d’Afrique, un organisme communautaire montréalais d’aide aux lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres (LGBT) d’origine africaine ou caribéenne, « le cas du Sénégal n’est pas isolé ». Selon lui, nombreux sont les pays africains qui condamnent l’homosexualité. Il donne l’exemple du Zimbabwe qui « continue à harceler les lesbiennes, les gais, les bisexuels et les transgenres » ou encore du Burundi qui, depuis deux mois « a décidé de criminaliser l’homosexualité alors que ce n’était pas le cas auparavant ». Il explique également qu’être homosexuel en Afrique « a toujours été un tabou. C’est comme si ça n’existait pas pour ceux qui ne le sont pas et pour ceux qui ne l’acceptent pas ».

Habibou Bangré, journaliste pour la section « Afrique » de Têtu, le magazine français des gais et lesbiennes, explique que « l’homosexualité est réprimée dans 38 pays africains [sur 53] selon la Commission internationale des droits gais et lesbiens ». À titre d’exemple, au Cameroun, l’article 347 du code pénal stipule que « quiconque a des relations sexuelles avec une personne de son sexe sera punie de six mois à cinq ans de prison et devra payer une amende allant de 20 000 à 200 000 francs CFA », soit l’équivalent de 46 à 460 dollars canadiens. Selon la Commission internationale des droits humains des gais et lesbiennes, plus de 30 personnes ont été incarcérées au Cameroun au cours des deux dernières années sous des accusations d’homosexualité, bien que les Nations unies aient déclaré ces arrestations arbitraires et injustes.

 

photo : See-Ming Lee (www.quartierlibre.ca)

Encore du chemin à faire
Les organismes pour la défense des droits peinent à rallier des populations africaines à leur cause. Aux dires de Mame Balla Ndiaye, habitante de la petite ville de Thiès, au Nord de Dakar, peu de Sénégalais appuient ces associations dans leur démarche. « Dans leur for intérieur, [les Sénégalais] approuvent à 100 % le verdict du tribunal. À part quelques rares organisations des droits de l’homme, il n’y a personne qui défende la cause des homosexuels. En tout cas, à Thiès, la population est unanime pour dire que c’est bien fait pour eux. » Mme Ndiaye n’hésite pas non plus à pointer du doigt l’apparente causalité entre la prostition et l’homosexualité comme cause de cette « déviance » : « L’homosexualité tend a prendre des proportions inquiétantes au pays. Les jeunes sont de plus en plus tentés par le gain facile et l’oisiveté dans laquelle ils vivent. Personnellement, je condamne cette pratique et toutes les autres déviances. »

Une opinion que ne semblent pas partager les immigrants d’origine africaine installés à Montréal. Jean Noël Bassenne est un Sénégalais diplômé en science politique de l’Université de Montréal qui est arrivé au Canada il y a plus de 10 ans. Il s’insurge aujourd’hui sans retenue contre cette condamnation qu’il qualifie de « ridicule » et exhorte le gouvernement de son pays d’origine à abroger « cette loi archaïque ».

Richard Oudin, originaire de l’Île Maurice, est pour sa part plus modéré. L’homme, qui a fait son coming out lorsqu’il s’est installé au Canada il y trois ans, croit que « plus il y aura de répression officielle, plus les gens vont se rallier à la cause des homosexuels. » Par ailleurs, il rappelle « qu’il y a à peine 30 ans, l’Europe ou les États-Unis vivaient des situations similaires ». Il estime qu’il faut simplement du temps pour que l’homosexualité soit acceptée par tous.

Aujourd’hui rappelle-t-il, les populations africaines ont d’autres besoins plus urgents à combler, en raison, entres autres, « des conflits, des guerres, ou encore de la famine ». À l’instar de la pyramide de Maslow, il croit qu’une fois que les besoins primaires de ces populations seront satisfaits, d’autres, comme l’égalité entre les hommes et les femmes, puis la reconnaissance de l’homosexualité, deviendront prioritaires. Il donne l’exemple de l’Afrique du Sud, où l’union civile entre personnes de même sexe est reconnue depuis 1999.

À l’Île Maurice, son pays d’origine, Richard Oudin estime que plusieurs progrès ont aussi été accomplis en matière des droits des homosexuels. Même si officiellement, la loi prévoit des peines d’emprisonnement, « c’est une politique qui n’est pas appliquée », estime M. Oudin. Il affirme que des agences de tourisme ont même développé des campagnes publicitaires incitant les jeunes couples homosexuels européens à venir en voyage de noces sur l’île.

Culture du tabou
Selon M. Oudin, la religion musulmane est en partie responsable des préjugés contre les homosexuels qui perdurent dans certains pays d’Afrique. « La religion musulmane est particulièrement sévère contre l’homosexualité, tout comme la bible d’ailleurs, où il est fait mention de la destruction de Sodome et Gomorrhe en raison de pratiques homosexuelles », affirme-t-il.

Une des conséquences inquiétantes de la répression des homosexuels en Afrique est leur extrême précarité face aux maladies sexuellement transmissibles, notamment le VIH. Selon M. Oudin, bénévole pour l’organisme communautaire Action Séro Zéro, les homosexuels africains, même ceux ayant immigrés en Occident, hésitent de parler de leur orientation sexuelle ou d’avoir recours à leurs services, puisque « certaines communautés culturelles importent certaines valeurs » de leur pays d’origine.

C’est d’ailleurs dans l’optique de contrecarrer les préjugés que l’organisme Arc-en-ciel d’Afrique, installé à Montréal, organisera prochainement le premier festival de films lesbiens, gays, bisexuels et transgenre afro-caribéens. Sous le thème « l’homosexualité existe-elle dans la communauté noire ? », une dizaine de films provenant, entre autres, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, de Cuba et d’Haïti seront projetés à l’UQÀM au cours du mois de février afin de sensibiliser un plus grand nombre de personnes.


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