18 ans à se réveiller poquée


Déjà étant jeune, je m’intéressais plus aux activités dites « de fille » que celles « de gars ». Moi les sports, les jeux vidéos, les autos, etc., ça ne m’a jamais dit grand chose. Par contre, les poupées, la mode, les jeux de "faire semblant" ont toujours eu un rôle intégral dans mon enfance.

J’ai passée des journées à jouer au salon de coiffure, au théâtre, à la famille avec des amies de fille. J’ai toujours été très sensible, avec un côté artistique et une imagination très fertile, mais je piquais des grosses crises, pour des riens, entre 3 et 11 ans. Quelque chose clochait, mais quoi? Je réussissais bien, j’avais des amis, ma vie semblait parfaite ou presque… Ah ! ouais, je suis une fille dans un corps de gars !!!

Tranquillement, je reniais cette féminité, j’ai joué au soccer, fait du skate, jouer le jeu du gars qui suit les autres, finalement. Après tout, à 9 ans on s’en fout de qui on est, on veut juste être cool. Par contre, cette féminité revenait tout le temps, peu importe où j’étais, tout comme les rires de ma classe.

Par contre, sans trop savoir pourquoi, j’ai commencé à me "travestir" à cette époque. Je me sentais naturelle, moi-même et heureuse. Malheureusement, la réalité refait toujours surface: j’avais des cheveux courts et un pénis tandis que ma meilleure amie avait des cheveux longs et une vulve. Je me sentais tellement mal-à-l’aise avec elle parce que j’aurais tellement aimé lui ressembler ! Qu’elle puisse peigner mes cheveux aussi, pouvoir partager nos vêtements et faire de la danse et du patin artistique avec elle.

Mais la réalité était différente… Même enfant, ma masculinité me dégoûtait profondément. À 11 ans, mon monde bascule: j’ai quitté la ville et la banlieue où j’ai passé la majorité de ma vie pour une petite ville de 10 000 habitants très reculé, à l’autre bout du pays et où la différence n’étais pas très acceptée.

En 6e année, les enfants ne sont pas tellement ouverts. Selon eux j’étais laid, fif, gay, tapette, tomgirl, weird, loser, etc. Je ne me souviens pas avoir autant braillé. Amitié était un mot qui ne faisait pas partie de mon vocabulaire. Sans amis, le temps sert à d’autres choses, comme réfléchir. Je me souviens d’avoir été assise sur le divan, dans le salon avec ma sœur, et d’avoir tout à coup pensé : "peu importe quoi, un jour je vivrai en femme".

À l’époque, je croyais être la seule personne qui vivait quelque chose du genre. J’enviais toutes les filles pour tout ce qui leur arrivait lors de leur puberté. Alors qu’elles vivaient leurs menstruations, la pousse de seins et leur premier chum , mais je voyais certains traits mâles se développer.

J’ai eu ma première "blonde" mais c’étais plutôt un moyen privilégié d’accéder au statut de fille, au monde féminin. Bien sûr ça ne fonctionna pas. Même en écoutant l’émission « La Fureur », ma cousine me demanda "Voyons pourquoi tu prends pour les filles?" . Un jour, j’ai eu l’impression de voir la lumière au bout du tunnel. Cette publicité pour l’émission Enjeux à Radio-Canada changea le reste de ma vie. Ces mots de l’animateur resteront gravés éternellement dans ma mémoire: "Et si le Sergent Sylvain Durand devenait la Sergente Sylvia Durand ?" … Wow ! Non seulement, il y a des milliers de gens comme moi, mais en plus, il est possible de vivre en fille… Oui, la transsexualité est normale et peut se régler…

Un soir, j’ai donc pris tout le courage que j’avais pour annoncer à ma mère. "Maman, je me sens tellement plus comme une fille qu’un gars"… Le silence disait tout… Mon père qui écoutait d’en haut descendu furieux. "Si y’a des émissions à TV qui te fuckent de même faudra couper la TV, ce monde là sont vraiment fucké ben raide… " Ma mère et mon père continuèrent avec une morale qui dura toute la soirée : "Tu peut vivre ta féminité tout en étant un homme, nous c’t’un gars qu’on a eu pis c’t’un gars qu’on veut" etc. etc…

Moi qui espérait avoir de l’acceptation et éviter ce calvaire appelé la puberté c’était raté ! Mais mon désir de vivre en fille étais plus gros que tout, j’ai commencé à porter des dessous féminins en dessous de mes vêtements, des pyjamas de filles, la nuit, et à adopter des attitudes plus féminines et naturelles, même si mes parents s’en sont aperçu à plusieurs reprises et me menacèrent même de m’inscrire à l’hôpital psychiatrique…

L’école recommença et j’y vécu la pire année de ma vie ! Je faisais rire de moi plus que jamais parce que durant cette année, j’ai essayé de m’intégrer. Ha !ha !, une intégration parmi un milieu aussi hostile à la diversité et aux autres origines ! Entre le suicide et l’intensification de qui je suis, j’ai réussi à passer au travers, mais ce ne fut pas de tout repos. J’ai essayé plusieurs fois de fuguer et d’éviter l’école. Mes parents qui croient tout savoir ne voyaient pas que je me sauvais de qui j’étais et de la façon dont les gens me percevait.

J’ai prié de me réveiller en fille, j’essayais de découvrir une façon de perdre ce que j’avais entre les deux jambes et j’ai pleuré… Être seule au monde c’est jamais facile, j’étais tellement loin de tout ce que j’avais pu espérer en regardant l’émission  « Enjeux » un an auparavant !

Durant tout mon secondaire, j’ai fait rire de moi et j’étais exclu. J’ai eu quelques bonnes amies ce qui m’aida grandement à m’affirmer et continuer à croire et rester saine. La relation avec mes parents ne s’améliora pas, ils sont devenus avec le temps encore plus intolérants tout en se croyant près de moi et comprendre qui je suis … Ah !ah !ah !, mon œil ! Ma mère trouva une facture de chez Suzy Shier et capota ben raide, mon père m’ignora pendant deux semaines lorsqu’ils trouvèrent une paire de sous-vêtements féminins dans ma chambre.

Pour éviter de perdre tout ce que j’avais, j’ai essayé de renier qui j’étais, mais en vain. Je devenais, au contraire, de plus en plus perdue. J’essayais de croire que je n’étais qu’un fétichiste pervers et obsédé. Mais, ça n’avais pas rapport avec le sexe ! Mon problème, c’étais de me réveiller chaque matin et de voir mon nez énorme, le visage de mon père, d’entendre ma voix grave, de ressentir ces érections, de me comparer aux autres filles et de comprendre pourquoi mon cerveau et mon corps sont aussi opposés.

À 17 ans, j’ai choisi ce que je préférai entre mon cerveau
et mon
corps. Les gens adorent ma personnalité, mes idées, mes idéaux, etc. Mais des compliments sur mon physique ah !ah !ah !, je m’en suis passé. Les histoires de femmes comme Sylvia Durand, Micheline-Anne Montreuil , Julie-Maude Beauchesne, Lynn Conway, etc. me donnèrent une source d’inspiration, une énergie et une confiance en moi sans précédent.

 

Le secondaire terminé, je rentre à l’université loin du lieu où j’habite présentement. J’ai bientôt 18 ans et je m’apprête à foncer et posséder le corps qui m’appartient vraiment. Dans quelques mois, je commencerai enfin mon hormonothérapie et ensuite, je quitterai vivre et travailler comme qui je suis. Je m’en fou de tout ce que je perdrai… Le sentiment du lendemain de veille n’est jamais plaisant… Mon lendemain de veille qui dure depuis 18 ans s’achèvera bientôt.


About AlterHéros

Depuis 2002, AlterHéros répond à vos questions en ligne au sujet de la diversité sexuelle, de la pluralité des genres et de la santé sexuelle en général. Nous organisons aussi des activités pour les jeunes LGBTQIA2S+ de 14 à 30 ans et leurs allié.e.s.


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2 thoughts on “18 ans à se réveiller poquée

  • Koko

    Salut! Je te trouve bien courageuse d’agir comme tu le fais. Par le fait même, je traverse à peu près la même chose à quelques différences près. T’en fais pas, si les autres ne t’acceptent pas présentement. Il va toujours avoir du monde pour te supporter de loin ou de près! bonne chance!

  • Dji

    Bonjour, je suis recherchiste pour l’émission pour ados ADN-X (ww.adnx.ca) présenté à Télé Québec. Le témoignage de Josée Élyse est très touchant. Nous aimerions savoir si vous connaissez des ados qui voudrait venir nous parler de leur expérience en tant que transsexuel. Vous pouvez nous rejoindre à: dji@fairplayweb.com
    Merci, Dji