Pourquoi est-ce que je ressens de la tristesse devant le coming-out trans d’Elliot Page?


Bonjour,

Je me permets de vous poser une question. Vous me direz si je dois vous payer pour vos services. À tous les jours je lis et je m’éduque davantage sur la communauté LGBTQIA2+ dans le but d’être la meilleure alliée possible. Je ne me considère pas hétéro mais je n’arrive pas à me trouver une place dans la communauté alors je me dis “en questionnement” jusqu’à ce que je trouve une étiquette qui me convienne.

Hier j’ai appris avec joie l’arrivée d’Elliot Page dans la communauté trans. Avec joie mais avec une pointe de tristesse qui m’a mis en face la binarité avec laquelle je voyais encore le monde et de laquelle je pensais m’être débarrassée. Quand un.e ami.e m’a annoncé être non-binaire j’ai accueilli cela avec joie et j’ai tout de suite switché mon pronom au iel à sa demande. Même chose quand le chum de mon autre amie a commencé sa transition. Depuis le début de son questionnement, on était là. Mais la tristesse que j’ai ressentis hier était bizarre… comme une sorte de deuil.. et j’imagine que c’est valide mais je voulais comprendre pourquoi

Elliot Page a toujours été un modèle pour moi. En tant que femme je me cherchais des modèles de femme qui me ressemblait…. Mais maintenant que j’apprends qu’Elliot est un homme c’est comme si je perdaid un peu ce modèle.
Et pourtant il peut tjrs l’être… mais bon voilà … je vois le monde comme étant binaire et ça gosse.
Merci de m’avoir lu.
J.
Salut J. ! Merci de nous écrire. Ta question est tellement pertinente et importante ! Nos services sont gratuits, alors n’hésite pas à nous envoyer d’autres questions au besoin. 🙂
Tu as raison, cette tristesse que tu ressens, ce genre de deuil que tu ressens, c’est valide. Tu soulignes deux éléments particulièrement importants dans ton massage: le fait qu’Elliot Page a toujours été un modèle pour toi et que tu as une vision binaire du monde.
Je vais débuter par ce dernier point. Tu expliques que cette tendance à voir le genre de façon binaire te dérange. Je comprends ce que tu veux dire.
Je t’invite à faire preuve de bienveillance envers toi-même et à t’accueillir dans ton propre cheminement là-dedans. Nous sommes encore dans une société qui perçoit le genre de façon très binaire. La plupart d’entre nous avons grandi avec cette vision du monde, avec un modèle hétérocisnormatif. Pour se défaire de ce modèle dominant, ça prend du temps et des occasions. Pour en savoir plus sur l’hétérocisnormativité, je t’invite à lire Dominique Dubuc, enseignante de biologie au Cégep de Sherbrooke et militante pour les droits des personnes LGBTQIA2S+, particulièrement l’encadré 2 à la page 7 de ce document! J’ai aussi beaucoup appris à ce sujet en lisant le blog La Vie en Queer. J’ai aussi appris en lisant Gabrielle Richard, qui a écrit le livre “Hétéro, l’école?“.
On ne détruit pas ce modèle-là en claquant des doigts! Il faut d’abord reconnaître qu’on fait partie de cette société avec ces réflexes qui ramènent à la binarité et que nous avons intégré certains de ces réflexes et idées préconçues. Tu as déjà fait ce bout de chemin-là, comme tu nous l’écris. Ensuite, on peut se renseigner pour savoir comment se défaire graduellement de ces réflexes. Tu expliques dans ton message qu’à tous les jours, tu lis et t’éduques davantage sur la communauté LGBTQIA2+. C’est fantastique!
Il se peut qu’on ressente de l’inconfort dans notre processus d’apprentissage (par exemple, lorsqu’on a intégré l’idée que le seul modèle valide, c’est d’être une femme ou un homme, ça peut être confrontant de réaliser que ce ne sont pas les deux seuls modèles qui existent – il y a aussi des personnes non-binaires ou agenres!). Quand je ressens ce genre d’inconfort lorsque je suis devant une réalité qui m’était jusqu’à maintenant inconnue, généralement, c’est un signe que je suis en train d’apprendre quelque chose. Ce n’est pas toujours agréable, mais ça veut dire qu’on évolue – il ne faut pas s’arrêter là, juste parce qu’on est inconfortable. J’ai appris cela de deux militantes antiracistes en particulier: Cicely Belle Blain, co-fondatrice de Black Lives Matter Vancouver, et Myisha T. Hill, fondatrice du Check Your Privilege Movement et je constate que ces apprentissages s’appliquent lorsque vient le temps de penser le genre.
Le fait qu’on évolue dans une société qui survalorise le modèle hétérocisnormatif (et dévalorise parfois activement les autres modèles) et l’inconfort qu’on peut ressentir en défaisant nos croyances et préjugés ne constituent pas des excuses pour arrêter le travail. Je crois qu’en nous écrivant, tu poursuis activement ce travail et j’espère pouvoir t’apporter un peu plus de réponses aujourd’hui, même en étant moi-même en constant apprentissage.
Je crois que nous avons de la chance d’avoir accès à certains modèles, certaines réflexions, certaines ressources et outils et qu’il faut saisir cette chance pour créer des milieux plus accueillants. Ça commence par la façon dont les gens se sentent quand iels sont avec nous. Je constate que tu as eu de bons réflexes quand certain.e.s de tes proches t’ont fait leur coming-out. Il y a aussi une partie qui nous appartient, un cadeau qu’on peut se faire à nous-même, en assouplissant nos propres normes (par exemple, notre façon de percevoir notre propre expression de genre, notre orientation sexuelle, etc.).
Tu dis ne pas arriver à te trouver une place dans la communauté. Je suis désolée d’apprendre cela et j’espère que tu as des gens compréhensifs et aimants autour de toi – je considère que tu as tout à fait ta place dans les communautés! Je mets l’expression au pluriel parce qu’il y a définitivement plusieurs communautés et sous-communautés, et j’espère que tu trouveras bientôt ta place parmi celles-ci. En passant, même si tu es en questionnement sur ton orientation sexuelle, sache que tu es valide, que c’est correct de se questionner et aussi de changer de termes pour s’auto-identifier au fil du temps.
Enfin, concernant Elliot Page, je peux comprendre ta tristesse. Ayant grandi dans les Maritimes, je trouvais génial d’avoir un modèle de ce que je pensais être une femme queer lesbienne qui a sensiblement le même âge que moi et qui a grandi dans un milieu semblable au mien… parce qu’il y en a peu qui sont connus comme lui, comprends-tu! Mais Elliot a fait son coming-out – il n’a pas dit qu’il était un homme, en passant, il a spécifié ses pronoms et son prénom choisi – et je me dis maintenant que ça fait:
  1. Un individu de plus dans le monde qui a fait le choix de révéler sa véritable identité et qui est probablement soulagé et plus heureux maintenant ;
  2. Un modèle fantastique de personne queer des Maritimes qui a sensiblement le même âge que moi et qui a grandi dans un milieu semblable au mien ;
  3. Un modèle de plus pour les jeunes (et moins jeunes) personnes trans au Canada (et ailleurs!) ;
  4. De belles occasions de discussions avec mes proches pour qu’iels comprennent mieux comment respecter les identités de genre, pronoms et prénoms choisi des gens.
Qu’en penses-tu? À mon avis, ce processus de deuil peut être transformé en joie de voir une personne trans de plus se sentir assez en sécurité pour faire son coming-out et de voir le soutien qu’Elliot reçoit actuellement. Ça peut être transformé en rage de voir les médias le mégenrer et le deadnamer et servir de moteur pour leur écrire en disant qu’iels peuvent faire mieux. Ça peut être transformé en occasion d’être plus honnête envers soi-même et de se permettre d’exiger le respect des personnes qui nous entourent face à ce qu’on est. Et ça peut aussi se transformer en moment pour célébrer la résilience de nos communautés, souligner le chemin parcouru et remercier celleux qui sont passé.e.s avant nous, sans perdre de vue ce qu’il reste à faire et que rien n’est jamais vraiment acquis – y compris lorsque vient le temps de défaire nos propre conceptions de ce qu’est le genre.
Je te remercie d’avoir partagé ces réflexions avec nous et t’invite à nous écrire à nouveau si tu le souhaites.
Prend soin de toi, bon décembre!
Marie-Édith, B.A. sexologie
AlterHéros

About Marie-Édith Vigneau

Marie-Édith est une femme lesbienne acadienne étudiante à la maîtrise en travail social. Elle est grande fan de la mer, de féminisme, de santé sexuelle, de justice sociale, de musique, d'espresso, de bières de microbrasseries, de bas de laine et de grilled-cheese.

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