POÉSIE: Je suis porteur du VIH.


Je suis porteur du VIH. Tous l’ignorent. Sauf moi. Ils parlent constamment du SIDA. Tous en ont peur. Plus moi.

J’existe au centre du monde à saigner du nez de fatigue et personne ne voit l’effroi que provoque chez moi le sang de ma chair; tête-à-tête, ils me tournent le dos, rivés vers la ville mère à murmurer pour éviter la mort atypique, moi qui suis plus dangereux encore, plus près. Sont-ils naïfs ?
Je suis un innocent. Surtout au printemps.
Chacun est aux aguets. Les soirées relaxent, bourgeonnent, le stress se délie ; en canapé les étoiles rutilent où chacun bourdonne. Vin en corolles, tout danger inhibé, remontent dans les corps, lascifs, les désirs d’éclore. Des romances de sofas, forêts surpeuplées, où des yeux fauves font ressortir l’écarlate des filles qui badinent. Elles se perdent au jeu de la cour, princesses faussement proies. Et la Terre se consume dans les cendres du dernier joint pour renaître par les bouches en des lits nuptiaux. C’est la danse frénétique des ressorts de la séduction : chacun craignant la fin trompe sa peur avec une nouvelle pêche. L’appartement semi-amical tamise la jungle de salon; leurs visions se flouent et ils ne baisent plus q’avec eux-mêmes. La proximité crée parfois l’absence, vague impression d’être de hasard à rêver d’amour parmi ce cercle. J’aurais pu m’y leurrer de franche camaraderie.
J’étais gay et affolé. Seul, sans modèle d’abeille butineuse. Trébuchant et errant.
Et si j’ai basculé dans ta nuit mystérieuse, c’est pour répondre aux appels de démence qui sourdaient de mon corps depuis son abandon. De la morsure du voyage au péril de ta peau, je cherchais le ciel fertile où mon exil aurait pu repousser de confiance.
La raison est un chemin de dalles quadrillées dans lequel pousse la passion entre les briques. J’ai versé des torrents sur cette végétation et il en est sorti une brousse à faire craquer la pierre. J’ignore encore comment j’ai traversé le fleuve pour parvenir jusqu’à ton centre vil, car dans ma fuite je ne songeais qu’à me dépêtrer du combat de la nature, la machette de la raison, endormie, ne coupant plus de route. Tu chassais dans ton élément et j’avais fait un chemin immense.
Voilà trois semaines que je dégorge mon énergie pour te rejoindre. J’existe au milieu de la foule à agoniser au téléphone avec toi. Je déteste les cellulaires. Pour la rumeur. Pour l’intimité surexposée. Mais c’est toi qui rappelais. «Non, je… Laisse-moi parler.»
«Virus Infâme, Hervé je te baptiserai, que tu le veuilles ou non. Seulement parce que je gesticule pour ne pas crier. À cacher ma honte invisible. Simplement parce que c’est un nom de bande-dessinée et que je ne peux matérialiser ta présence en moi que par les symboles, dessins et autres pictogrammes des livres de biologie. Tu as une sacrée tête de pieuvre suceuse, Hervé le voleur d’instants heureux.»
Même à couvert, les mots sonnent. Tu entends?
«JE SUIS PORTEUR DU VIH.» La foule a compris, elle, et jacasse déjà à l’arrière plan.
Se Savoir Irrécupérable rend Dommageablement Amer. Le goût de ton sperme, mercure sous la langue, s’échappe dissident à toute conversation conditionnelle. Tu nies tout. Je ne suis pas très positif. Ton attitude non plus. Voir suicidaire. Un accident de parcours. Tu raccroches.
Et je me suis mis à saigner du nez.
Je suis cerné. Les barrières d’insultes ont suivi la charge des regards. La foule est injurieuse
Cette clameur extérieure a rejoint la rage de ma bataille. Et si je n’ai pas cédé aux assauts de mon désespoir, c’est parce qu’Hervé le clébard a réveillé en même temps que la colère les souvenirs de mon identité. Je ne peux Lui souhaiter la peste car il me l’aurait alors léguée en plus de mes fièvres troublantes d’il y a un an. Et si je n’ai pas brûlé sur la place publique, c’est grâce aux griffes plus qu’acérées d’une goutte perlée qui traçait le pourtour de ma peau.
En un instant, ils ne me voyaient plus que rouge.
Je ne suis pas qu’un séro ! Rien d’un zéro.
Je suis gay. Cela m’a appris que je n’avais pas à porter le fardeau de la norme.
Je suis un rêveur. Je suis TOUJOURS un rêveur. J’ai inscrit sur l’asphalte qu’il me faudrait désormais Vivre Intensément en Homme. Au premier degré. Toujours en rouge.
Je tremble. Je pense à cet artiste cubain qui avait fait un tas de bonbons pour son amant mort du SIDA. Vingt-huit kilos. Chacun passait en prendre un. C’était tout de même plus léger à porter. J’ai peur.
Qu’est-ce qu’on fait quand on saigne du nez ?
On avance un mouchoir. Je remonte le bras qui m’a rejoint au centre de ma prison de jambes. Aucune gêne dans le sourire de l’inconnu. Et si Hervé le molosse mordait ?
-Je sais m’occuper des chiens méchants, dit-il en montrant les dents à l’attroupement.
Je rougis. À vingt ans, j’ai encore presque toute ma vie à vivre devant moi


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9 thoughts on “POÉSIE: Je suis porteur du VIH.

  • Mathieu

    Salut!
    Je t’avais déjà écrit (le dernier en bas! lol) et j’aimerais bien prendre contact avec toi. Je ne sais pas si c’est possible. Tu verras pourquoi si tu me donnes signe de vie, ce qui serais beaucoup apprécié de ta part!! Merci d’avance!
    Math

  • Patrick

    Magnifique, Hébé. La poésie a sûrement les plus beaux mots pour décrire un état aussi mystérieux.
    C’est vrai que tu as toute ta vie devant toi, et à 20 ans, elle prend tout son sens. Vis-la pleinement et je te souhaite d’être heureux d’être ce que tu es : un jeune homme courageux et rempli d’amour.

  • Aud

    En définitive, un beau texte, des images à rompre le souffle; si j’étais sensible et seule en ce moment, j’aurais pu pleurer, mais comme ce n’est pas le cas, je me suis contentée de sentir ce sanglot naître comme une idée dans la gorge.
    Je t’aime,
    à la brunante de nos amitiés.

  • jessika

    je suis venue ici ce soir pour comprendre ce que je n’arrive pas a comprendre la différence. En faisant la lecture de ce texte j’ai compris que la différence que je croyais n’était en fait qu’un deuxième regard. La souffrance est la même et les jugements blessent tout autant. Bonne chance à cet auteur et que la vie sois douce pour lui…

  • hébé

    des fois, je trouve qu’il manque de dessins pour s’exprimer ici, j’aurais mis le sourire, mais les gens auraient trouver ca louche.
    Juste pour répondre a ton commentaire kom, je suis porteur du vih, pas du sida. ya une différence a faire, importante même. c’est deux phases différentes.

  • kom

    Je sais pas quoi te dire pour t’encourager, car les justes des mots ici, ca ne te redonnera pas la sante. Tu es porteur du sida, tu es innocent, si cest vrai, et bien cultive l’espoir et le gout de vivre. Des fois, les actions dans la vie, portent fruits! Aide-toi!
    Longue vie!

  • Mathieu

    Ouf! Cé super touchant!! Je sais pas quoi dire a part que, je te trouve très courageux de vivre ce que tu vis, surtout à 20 ans… Je veux tout simplement te dire bonne chance dans la vie!!

  • {seb}

    Parfois, la vie peut être assassine… Malgré une carapace en apparence indestructible, nous sommes constamment l’objet de vulnérabilités de toute sorte voulant notre destruction… C’est difficile pour moi de savoir c’est quoi moralement vivre avec le VIH, mais il reste que les personnes atteintes méritent le respect et la dignité au même titre que n’importe qui. Les pointer du doigt ou pleurer toujours sur leur sort ne les aidera pas. Une oreille attentive qui est là pour partager les moments (heureux ou malheureux) qu’il vivent peut suffire. Pour le reste, il faut continuer à profiter de la vie et à avoir du plaisir… tant qu’il y en a…
    Bonne chance!
    Seb

  • hébé

    je ne sais si je dois rire ou pleurer devant les grandes maximes des gens. Je devrais surement être content de provoquer des réactions et d’être pris pour le séropo de service.