Croyez-vous que la société québécoise investit insuffisamment dans les programmes de prévention et d’éducation à la sexualité?


Bonjour,

Cela fait maintenant deux années que j’ai découvert mon homosexualité et sans mentir, cela a été plutôt difficile. En particulier durant ma tranche 15-16ans. J’avais peur de m’ouvrir au monde, effrayé des réactions et de faire face aux jugements des autres. Cette période a été très lourde pour moi. Je me suis renfermé sur moi-même, isolé du reste du monde et j’ai, pour la plupart du temps, enduré mes douleurs intérieurs seul. Honnêtement, je n’avais pas recherché de l’aide et, bien que je regrette beaucoup cette période, elle m’a néanmoins été un tremplin pour mon implication dans l’apprentissage et dans l’éducation suivant les sujets portant sur les LGBTQ+. Depuis un an, je ne cesse d’essayer de me renseigner en prenant connaissance de statistiques, d’études ou en considérant les différentes expériences personnelles de personnes de la communauté qui décide d’en parler. C’est quelque chose qui me tient à cœur parce que je veux vraiment, à mon tour, montré à des personnes qu’il n’y a rien à craindre. Que toutes ces idées qu’on se fait se retrouvent en majorité dans notre tête.
En majorité… Parce que voilà, le vrai problème dans notre société, je dirai que c’est le manque de prévention. Les programmes de sexualités disponibles dans les écoles en sont le meilleur exemple. Il y a un vrai manque d’éducation vis-à-vis de tout ce qui entoure les questions autour de l’identité, l’orientation, l’expression, etc… Les stéréotypes de genres sont encore et malheureusement un problème très présent dans les institutions publiques. En bref, le changement est nécessaire. Je suis convaincu qu’il faut amplifier la prévention en augmentant leurs présences et en améliorant ceux déjà existant qui pourrait avoir un impact massif sur les mentalités de ceux ignorant tout ce qui entoure tous ces enjeux (comme les cours de sexualité disponibles dans les écoles : augmenter les heures allouées dessus, améliore l’inclusivité des discussions , élargir les champs de sujets, ect.)
Pensez-vous que mes pistes d’idées vis-à-vis de la prévention sont juste ? Ou bien que je me trompe. Parce que j’ai conscience qu’il y a des programmes et que, par rapport à il y a 10ans, il y a eu une vrai avancé en matière de services sociaux pour lutter contre les enjeux et les problèmes qu’endurent des milliers et des milliers de jeunes face à ces questions, en ce moment même peut-être. Mais j’ai du les chercher par moi-même et très tard. Je n’ai jamais appris à l’école, qui devrait pourtant puisque j’y suis depuis mon plus jeune âge. Certaines personnes ignorent même tout cela! De qu’elles manière l’idée de la prévention devrait-elle être abordée? Ai-je raison de croire que l’investissement qu’on porte à la prévention dans notre société pourrait être plus importante (sans sous-entendre qu’elle ne l’est pas du tout) pour permettre une évolution des mentalités, qu’on soit membre ou non de la communauté. J’espère que ma réponse était appropriée et claire pour vous.

J’ai hâte d’avoir votre réponse.

Bien à vous,

– David

Bonjour David!

Quel plaisir de lire tes présents mots! 🙂 D’abord, je tiens à te remercier pour la confiance que tu portes envers AlterHéros et notre service de Pose ta question!. C’est toujours un honneur de pouvoir discuté d’enjeux un peu plus structurels que personnels, comme en ce qui concerne les ressources allouées à l’éducation à la sexualité.

 

Tu n’es pas seul qui affirme expérimenter ou avoir expérimenté des difficultés liées à la pleine acceptation de son orientation sexuelle. Tu exprimes également très bien cette honte intériorisée liée à un discours social plutôt négatif en ce qui concerne la diversité sexuelle et de genre. Et nous avons également raison de ressentir des craintes liées aux réactions d’autrui : nous n’avons, après tout, toujours pas le même traitement social que les personnes cisgenres et hétérosexuelles. Ces inégalités persistent et les microagressions à caractère homophobe, biphobe ou transphobe persistent toujours. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle AlterHéros existe, après tout, afin d’offrir un soutien à toutes les personnes concernées par ces enjeux. Par ailleurs, je me reconnais beaucoup dans ton discours. J’ai eu une trajectoire un peu similaire en termes d’engagements communautaires et militants où j’ai catalysé cette énergie liée à mon parcours personnel et à l’homophobie vécue en implication sociale. Je tiens donc à te lever mon chapeau à cet effet! Cela demande beaucoup d’énergie de s’impliquer dans des causes sur lesquelles notre propre identité est liée : mais cela peut également être une magnifique source d’émancipation et de valorisation. À AlterHéros, nous désirons également oeuvré à rendre le quotidien des jeunes LGBTQ+ un peu plus joli… afin qu’iels n’aient pas à vivre certaines difficultés que toi et moi avons vécues. 🙂

 

Tu nommes que, à ton avis, le vrai problème dans notre société est le manque de prévention, notamment dans les divers programmes d’éducation à la sexualité qui sont, disons-le, complètement insuffisants pour prendre en compte les diverses réalités des personnes LGBTQIA2S+.

 

Pour répondre simplement à ta question : Oui, tu as entièrement une lecture juste de la situation et les recommandations que tu portes sont grandement appropriées! L’éducation demeure le principal outil pour déconstruire les biais inconscients, apprendre à faire preuve de bienveillance envers autrui et combattre l’ignorance qui nourrit beaucoup trop souvent la haine.

 

Si tu me permets de citer une ancienne réponse que j’avais composée concernant l’éducation à la sexualité au Québec : «Je crois que ce qu’il est nécessaire de retenir au sujet du programme d’éducation à la sexualité au Québec est qu’il est, en fait, un produit d’un long rapport de force entre des actrices et des acteurs de milieux associatifs mobilisé.e.s à offrir une éducation sexuelle qui se veut inclusive, positive et émancipatrice. En effet, depuis des décennies, ces personnes et organisations ont mis de la pression sur le ministère de l’éducation du Québec afin que l’éducation à la sexualité soit enseignée par des personnes expertes sur le sujet et qu’elle soit enseignée d’une façon positive (donc pas uniquement axé sur les risques), inclusive à aborder la diversité des parcours possibles et émancipatrice dans une logique d’offrir tous les outils aux jeunes afin de définir par iels-mêmes leurs besoins, leurs limites ainsi que leur identité.

 

Par la suite, est-ce qu’aujourd’hui il est possible d’affirmer que l’ensemble des contenus d’éducation à la sexualité enseignés dans les écoles québécoises respectent ces trois valeurs de base? Pas du tout. À l’heure actuelle, il n’y a aucun mécanisme qui permet de 1) s’assurer que ces contenus soient enseignés 2) évaluer le contenu enseigné 3) s’assurer que ces contenus soient enseignés par des personnes qualifiées. De plus, l’éducation à la sexualité au Québec a, pendant plusieurs années, été retiré du contenu enseigné à l’école. Initialement introduite en 1985 sous une forme plutôt biomédicale et axée sur les risques, l’éducation à la sexualité a été retirée des contenus académiques dans les établissements scolaires au début des années 2000 par ce que nous appelons au Québec le renouveau pédagogique. Du début des années 2000 jusqu’à septembre 2018, certains contenus d’éducation à la sexualité étaient enseignés ici et là par quelques enseignant.e.s dévoué.e.s à la cause – mais sans nécessairement qu’iels soient formé.e.s pour les enseigner -. L’idéologie de ces 18 années étaient que l’éducation à la sexualité devait être la responsabilité de tou.te.s, donc de chaque enseignant.e ou d’intervenant.e scolaire à outiller les jeunes sur ce grand sujet! Toutefois, il aura fallu toutes ces années pour que l’on s’aperçoive que lorsque l’éducation à la sexualité est une tâche de tout le monde, et bien… peu de personne le fait vraiment!
Depuis la rentrée scolaire de septembre 2018, le gouvernement du Québec rend obligatoire l’enseignement de certains contenus d’éducation à la sexualité à l’ensemble des élèves du Québec. Ce n’est pas parfait, les critiques préalablement énumérées existent toujours. Toutefois, c’est beaucoup mieux que rien du tout, n’est-ce pas? Ainsi, depuis septembre 2018, certains contenus d’éducation à la sexualité sont enseignés à nos jeunes, mais la façon que c’est fait varie considérablement d’une école à l’autre, d’un.e enseignant.e à un.e autre, de la présence ou de l’absence d’association locale ayant l’expertise pour enseigner ces contenus ou non. Bref, c’est très variable! Mais voici les contenus et les objectifs définis par le ministère de l’éducation du Québec depuis 2018.
Si tu t’intéresses à l’éducation à la sexualité au Québec, je t’invite fortement à consulter ce magnifique rapport de recherche qui se nomme : Promouvoir des programmes d’éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice Méta-analyse qualitative intersectionnelle des besoins exprimés par les jeunes
Je suis certain que tu y trouveras plusieurs pistes de réponses! 🙂
De plus, je t’invite à lire ce bref historique de l’histoire de l’éducation à la sexualité au Québec. Tu y liras le nom de la Fédération québécoise du planning des naissances (FQPN). La FQPN est à l’avant-garde de l’éducation à la sexualité inclusive, positive et émancipatrice au Québec. Une brève recherche sur internet te permettra de constater l’ampleur de leur mobilisation ainsi que l’ensemble des mémoires ou lettres ouvertes que la fédération a rédigé pour défendre cette vision de l’éducation à la sexualité au Québec.»
Cette longue (longue!!!) citation pour répondre un peu plus précisément à ta question : Est-ce que le gouvernement finance et encourage suffisamment la prévention via les programmes d’éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice? Pas du tout!!! 
D’abord, tu as entièrement raison que les programmes pré-existants ne prennent pas suffisamment en compte les enjeux liés à l’orientation sexuelle, à l’identité de genre et encore moins en ce qui concerne les personnes intersexes. Les programmes pré-existants abordent souvent ces réalités de façon très thématique (Ex : aujourd’hui nous allons parler pendant 45 minutes d’homophobie) sans jamais aborder ces réalités de façon transversale (Ex : nommer ces réalités dans tous les contenus explorés). Puis, tu as également raison que l’éducation populaire concernant les enjeux LGBTQ+ peuvent également être émancipateur pour les personnes hétérosexuelles, puisqu’il est possible, à travers l’enseignement des réalités LGBTQ+, d’inviter les personnes à réfléchir et à déconstruire les stéréotypes de genre qui, trop souvent, infligent un stress et une pression inutile aux jeunes. Après tout, une bonne partie de l’homophobie vécu chez les jeunes garçons provient de la question des stéréotypes de genre (un gars devrait agir comme ça, s’habiller comme ça, baiser avec telle personne, etc.). Tout cela, on s’entend, peut être très toxique! Mais bon, je m’emporte un peu, mais simplement pour signifier que tu as entièrement raison de nommer l’importance de la prévention et de l’éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice. Tu as également raison d’avoir de vives critiques (tout comme nous!) sur ce qui est présentement enseigné dans les écoles.
Une autre partie du problème est que, même si le gouvernement a rendu de nouveau certains contenus d’éducation à la sexualité obligatoire au Québec, le nombre d’heures allouées à ces contenus est incroyablement insuffisant (environ 10 heures par année). De plus, puisque le gouvernement d’offre aucune enveloppe budgétaire aux écoles pour embaucher des sexologues compétent.e.s pour traiter de ces sujets, plusieurs commissions scolaires se tournent vers les organismes communautaires pour enseigner certains de ces contenus. Je précise : je suis entièrement en faveur de reconnaître l’expertise communautaire des associations qui travaillent sur des enjeux depuis des décennies et qui ont l’expertise de vulgarisation de certains sujets (par exemple, qui de mieux qu’un groupe jeunesse LGBTQ+ pour aborder certains sujets liés aux réalités LGBTQ+?. Le problème ici est que les groupes communautaires sont également sous-financés par l’appareil étatique et que nous n’arrivons simplement pas à répondre à la demande. Le problème du financement est donc majeur, tant au niveau des écoles elles-mêmes qu’au niveau du financement des organismes communautaires.

J’espère que cela te guide partiellement dans tes réflexions! Merci pour ta curiosité et ton implication! N’hésite pas à nous suivre les médias sociaux pour rester informé de nos activités, publications et événements. 🙂 Et puis, tu peux toujours nous écrire à nouveau si tu le souhaites!

 

Solidairement,

 

Guillaume, pour AlterHéros


About Guillaume Perrier

Parcours universitaire en Développement social à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR), Guillaume (il/lui) est passionné par la représentation de la diversité sexuelle et de la pluralité de genre en contexte de ruralité. Militant de défense de droits des travailleurs et travailleuses du sexe et de prévention VIH, il adore également déposer ses orteils dans l'eau salée du fleuve et passer des heures sous ses couvertures à chaque matin.

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