Né avec les deux sexes: Identité sexuelle volée par le médecin


(Shawinigan) «Mais tu n’as pas l’air d’une fille pantoute!»

Danick Coulombe éclate de rire en imitant la réaction d’Hélène Richard le jour où ils se sont rencontrés pour la première fois. La Trifluvienne avait devant elle celui par qui tout s’est enchaîné pour sa fille qui est en train de (re)devenir un garçon.

Vous vous souvenez peut-être de Maude Hubert. Son histoire intitulée Ni fille, ni garçon a été racontée dans le cadre de cette chronique, le 13 avril dernier.

Maude est née avec deux sexes, plus précisément avec un pénis, un testicule, un utérus, une trompe de Fallope et un ovaire. Le bébé prénommé Kevin et identifié d’un M sur son constat de naissance est devenu une fille quelques semaines plus tard. Cette décision médicale a été rendue au terme d’une panoplie d’examens sur le poupon hermaphrodite. Aux parents sous le choc, les experts ont justifié leur verdict d’un laconique: «C’est plus facile d’en faire une fille qu’un garçon.» En guise de conseil, Hélène Richard a eu droit à ce tout aussi bref: «Élevez maintenant votre enfant en fille.»

Le nom et le visage de Danick Coulombe, 35 ans, ne vous évoquent probablement personne en particulier. Son récit, peut-être bien que oui.

Dans Erreur sur la personne (22 février 2013), le Shawiniganais apparaissait quasiment de dos et avait choisi le pseudonyme de Patrick pour protéger son identité. Le transsexuel y décrivait toute la souffrance dans laquelle peut s’enfoncer l’enfant, l’adolescent ou l’adulte qui refoule au plus profond de ses entrailles sa détresse d’être né avec le mauvais sexe. Il y relatait aussi sa délicate, douloureuse et coûteuse transformation de Nancy à Danick ou, en termes plus clairs, de femme à homme.

C’est après avoir pris connaissance de ce reportage que Maude s’est présentée au Nouvelliste avec la ferme intention de faire connaître sa propre tragédie. La jeune fille de 16 ans voulait que tout le monde sache qu’on lui avait volé, bébé, son identité sexuelle.

L’adolescente en proie à des idées suicidaires demandait également à rencontrer le «Patrick» en question. Son témoignage nourrissait l’espoir de faire renaître le garçon qu’elle se réclamait depuis toujours.

Le rendez-vous a eu lieu dans un café en présence d’Hélène Richard, la mère de Maude qui, en voyant Danick, n’a pas pu s’empêcher de laisser échapper le maintenant célèbre: «Mais tu n’as pas l’air d’une fille pantoute!»

Dans cette réaction spontanée, il y avait de l’étonnement, certes, mais aussi du soulagement. Mettons-nous un instant dans la peau de celle qui a mis au monde un enfant qui a été emmuré dans un genre qu’il rejette, 16 ans plus tard. Comme elle, on voudrait savoir à quoi ressemble un transsexuel qui livre un corps-à-corps avec soi-même sans jamais se mettre K.-O.

Le trio a accepté d’être de nouveau réuni, cette fois, pour les besoins de cette chronique qui se veut une mise à jour de leur métamorphose respective. Car aujourd’hui, Maude fait place à Justin sous les yeux d’une mère qui trouve réponses et réconfort auprès de Danick qui, lui, réalise l’importance de s’afficher en tant que Danick et personne d’autre.

Le papillon

Autant Nancy s’enfermait dans son silence, autant Danick est un livre ouvert. On parle ici de la même personne, à plusieurs différences près.

À pareille date l’an dernier, le Shawiniganais se remettait d’une hystérectomie, «la grande opération» qui l’a délivré de ses organes génitaux féminins. Le 26 septembre 2013, le transsexuel est retourné sur la table d’opération, cette fois, pour se faire retirer les seins atrophiés lui faisant office de poitrine depuis que la prise hebdomadaire de testostérone s’est insérée dans sa vie comme une aiguille dans une cuisse.

«Tu vas voir mon gars, à un moment donné, tes seins n’auront plus aucune forme», ajoute Danick Coulombe en se tournant vers Justin qui jette un coup d’oeil à la cicatrice de la mastectomie. En attendant de passer à son tour sous le bistouri, l’adolescent de 17 ans enfile des vêtements amples pour camoufler ses attributs féminins.

Pour Danick, sa récente opération marque une étape extrêmement importante à ses yeux. Le Directeur de l’État civil, qui exigeait le document médical attestant l’ablation des seins, vient de signer la lettre tant attendue. La modification du sexe sur l’acte de naissance est enfin autorisée. À compter de maintenant, c’est le nom de Danick Coulombe et un M qui apparaîtront sur ses pièces d’identité. Terminés les regards malaisants et confus dans une salle d’attente bondée, quand une réceptionniste appelle Nancy Coulombe et que c’est un homme qui s’avance vers elle.

La phalloplastrie (construction d’un pénis) de Danick est prévue pour mai 2015. Elle sera suivie de l’implant testiculaire et de l’implant érectile. Sauf avis contraire, le transsexuel ira jusqu’où bout de sa seconde naissance. «En 2016, je devrais être un homme complet!», espère-t-il, visiblement confiant.

Il faut dire que Danick Coulombe ne se transforme pas uniquement au gré des délicates interventions chirurgicales engendrées par sa métamorphose. Plus tôt cet automne, le Shawiniganais a décidé de revenir à ses premières amours, la relation d’aide. Il a laissé son emploi en mécanique de véhicules lourds routier pour entreprendre une maîtrise en service social à l’Université Laval.

Son mémoire portera sur la transsexualité des adolescents, un domaine qu’il connaît trop bien. Danick aimerait éventuellement accompagner des jeunes qui recherchent désespérément la clé de leur identité sexuelle. L’appel au secours de Justin, alias Maude, est venu lui confirmer la nécessité de sortir de l’ombre et de briser les tabous.

D’ailleurs, en prévision de cette chronique à visage découvert, Danick a donné rendez-vous à deux amis avec qui il joue dans une ligue masculine de dek hockey. Par souci de transparence, mais surtout pour éviter que ses coéquipiers découvrent dans ce reportage son passé composé au féminin, il leur a tout déballé. À n’en pas douter, les compagnons avec qui il partage le même vestiaire n’avaient jamais soupçonné l’existence de Nancy dans le corps, les gestes et l’attitude de Danick qui rigole franchement en décrivant leur réaction.

«Impossible! On t’a déjà vu pisser debout, dehors, sur le tire du truck!», ont-ils lancé, éberlués en apprenant que leur ami utilise discrètement une prothèse pour uriner comme un gars. Ils ont fini par se rendre à l’évidence en voyant la cicatrice laissée par la mastectomie. Danick est soulagé, ses chums ont écouté la suite de ses confidences avec respect et compassion. Leur amitié s’en trouve solidifiée.

Le transsexuel a également commencé à donner des conférences où il fait le récit de son enfance à aujourd’hui, de la Nancy tourmentée et repliée sur elle-même au Danick rayonnant et chargé d’une mission. «Nancy a existé. Je ne vais jamais la renier. Mais Nancy n’existe plus», nuance celui qui sourit avec bienveillance en entendant Justin lâcher qu’il voudrait que tout le monde oublie la Maude qu’il a été.  Danick Coulombe comprend l’impatience de Justin qui aurait tort cependant de jeter le bébé avec l’eau du bain. Le sourire bienveillant, son aîné se permet de lui rappeler qu’on ne se reconstruit pas aussi facilement.

«J’étais adolescent et je n’allais vraiment pas bien. J’étais dépressif et suicidaire. Malgré toutes les souffrances que j’ai dû traverser, j’ai toujours dit que je n’aurais rien changé à mon passé. C’est mon vécu qui a fait l’homme que je suis et j’en suis fier. Je me tiens debout, la tête haute et j’affronte la vie.»

La chenille

Maude Hubert, c’est du passé. Il faut maintenant parler de Justin. C’est à prendre ou à laisser.

Huit mois se sont écoulés depuis cette journée où une jeune fille à l’allure «tomboy», mal dans sa peau et dans sa tête, s’est présentée au Nouvelliste pour rendre publique son histoire sans pareille. «Ça m’a enlevé un poids sur les épaules. Ça ne se décrit pas», avoue l’adolescent qui se sépare que très rarement de sa casquette. Justin s’impose à tout point de vue et au rythme où vont les choses, Maude ne pourra pas lui survivre longtemps.

Contrairement à Danick Coulombe dont la transformation de femme à homme arrive dans le dernier droit, Justin Hubert, 17 ans, commence à peine sa métamorphose, mais un départ sur les chapeaux de roue, il va sans dire.

À l’été dernier, le Trifluvien du secteur Cap-de-la-Madeleine s’est présenté à la suggestion de Danick dans le bureau du psychologue et sexologue montréalais Michel Campbell, réputé pour son expertise en matière de transsexualité. «Je lui ai raconté ma vie», résume Justin qui aime préciser qu’après seulement quinze minutes, le spécialiste a rayé le prénom Maude sur sa feuille de notes pour le remplacer par Justin.

Au terme de trois rencontres, l’adolescent s’est vu remettre une lettre qui lui a permis de rencontrer le docteur Shuvo Ghosh, le seul pédiatre au Québec qui est spécialisé dans les troubles de l’identité de genre. C’est lui qui, d’entrée de jeu, a donné son aval à Justin pour qu’il puisse passer à l’étape suivante: l’injection intramusculaire de testostérone.

Depuis septembre dernier, Justin assiste avec un peu de douleur, mais tellement de soulagement, aux premiers signes de sa transformation, qu’on pense à l’élargissement de ses mains ou à sa gorge qui gratte un peu pour laisser s’exprimer une voix plus masculine. Et s’il se fie à Danick, Justin peut espérer avoir de la barbe et un torse velu avant longtemps.

Mais avant de s’introduire lui-même des hormones mâles dans la cuisse, Justin alias Maude avait dû interrompre l’absorption quotidienne… d’oestrogènes.

Parenthèse. Rappelons que le bébé qui est né avec une ambiguïté sexuelle est devenu une fille qui, depuis l’âge de 12 ans environ, devait prendre ces hormones sexuelles pour féminiser le reste de son corps (cycle menstruelle et croissance des seins). Or, en entreprenant le processsus inverse, Justin est tombé en ménopause et est impatient de subir l’ablation des seins. Le monde à l’envers…

Justin fixe souvent son regard sur Danick. Comme lui, il ira jusqu’où bout. Qui m’aime me suive! Parlez-en à sa mère qui admet que ce n’est pas tous les jours évident. Elle en a pour des années à se faire à l’idée.

«Je me trompe encore. Parfois, je l’appelle Maude…», laisse tomber une Hélène Richard soudainement très songeuse. Même avec la meilleure volonté du monde, elle est souvent rattrapée par le passé de sa fille qui est née entre deux genres, ni tout à fait fille, ni tout à fait garçon. «Hermaphrodite», ont dit les médecins avant de trancher la question sous l’angle féminin. Ils se sont gourés. Depuis qu’elle sait parler, Maude a répété à sa mère qu’elle était un garçon.

Hélène Richard a longtemps vécu dans le déni, comme s’il suffisait d’élever son enfant en fille pour régler le reste de son existence.

Forcer d’assister à une transformation dont elle se serait bien passée, la maman de Maude/Justin se situe quelque part entre le deuil et l’acceptation. Elle croyait avoir mis au monde un garçon. On en a fait une fille. Dix-sept ans plus tard, un fils demande à renaître. Heureusement qu’il y a l’amour et le temps pour lui permettre de se remettre de cet accouchement provoqué.

«Je ne me débarrasserai jamais des photos de Maude quand elle était petite. Maude a existé!», rappelle doucement Hélène Richard qui, contrairement à Justin en ce moment, ne veut pas effacer le souvenir de Maude. Pas maintenant.

Après des mois loin de l’école, troublé par sa quête d’identité de genre, l’adolescent est de retour en classe depuis septembre dernier pour devenir un aide-soudeur. Autour de lui, on accorde plus ou moins d’importance à la métamorphose qui s’est enclenchée, comme si elle allait de soi.

«Maude était une enfant triste qui pleurait pour un rien. Justin, lui, parle tout le temps!», fait remarquer sa mère, agréablement surprise de constater que Justin mène de plus en plus la vie normale d’un jeune de son âge, blondes comprises.


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