(Trop) féminines? De la difficulté d’être « lesbienne invisible » 1


Elles aiment avoir des cheveux longs, portent des jupes. Parfois, elles osent même un brin de rouge à lèvres, ce qui leur vaut le nom de « lipsticks ». Une catégorisation qui ne leur plaît pas forcément.

Elles disent juste être des filles qui aiment les filles mais refusent certains codes de l’homosexualité féminine. Elles ne sont pas toujours regardées d’un bon œil dans la communauté lesbienne et elles râlent : personne ne les drague, on les prend pour des hétéros.

Depuis mai 2009, beaucoup d’entre elles se sont complètement identifiées à un personnage, celui d’Océanerosemarie dans « La Lesbienne invisible »

Dans ce one-woman show très drôle, juste et bien écrit (oui oui, on a adoré, allez-y), Océanerosemarie parle de « cette malédiction », le parcours de la combattante pour se faire accepter des autres lesbiennes, « celles qui seraient capables de rouler leurs tampons elles-mêmes », les « butches » qui portent des cheveux courts, des pantalons larges et qui jouent au foot.

« Ce n’est pas la laideur qui rend les femmes homosexuelles »
Pour s’en sortir, elle use de mille stratagèmes, dont convoquer la fée des lesbiennes, mais quand elle ne se confronte pas aux homosexuelles, c’est aux hétéros qu’il faut expliquer deux ou trois choses : « Une fille lesbienne peut être jolie. En fait, ce n’est pas la laideur qui rend les femmes homosexuelles… »

Et si le spectacle est drôle, il n’en est pas moins réfléchi, comme l’explique plus tard Océanerosemarie dans un café.

Emma, chasseuse de têtes à Paris, en couple depuis neuf ans, a vu le spectacle d’Océanerosemarie avec sa compagne il y a deux ans et s’est complètement reconnue dans son personnage. Elle qui reconnaît admirer un peu les lesbiennes « butches » pour leur côté revendicatif, raconte avoir eu sa phase « cheveux courts » :

« Y a vraiment un moment où tu essayes d’être plus masculine. J’ai essayé de me couper les cheveux. Au final, ça m’a traumatisée. »

Une période révolue. Le jour où nous sous sommes vues, Emma assumait très bien sa beauté, sa coupe au carré soignée, ses perles blanches aux oreilles, sa robe noire élégante et ses bottes.

« Je ne veux pas faire lesbienne »
Natacha Chetcuti, sociologue, auteure de « Se dire lesbienne » aux éditions Payot, confirme que les lesbiennes féminines ne sont pas majoritaires. Après avoir interviewé des centaines de femmes homosexuelles, elle explique :

« On peut dire que le modèle le plus répandu, ce n’est ni d’être féminine ou masculine, mais plutôt androgyne. Quelle que soit la génération d’ailleurs.

Depuis mai 2009, beaucoup d'entre elles se sont complètement identifiées à un personnage, celui d'Océanerosemarie dans « La Lesbienne invisible »

Celles qui sont soupçonnées d’être hétéros ou bisexuelles ne sont pas conformes aux attentes du genre. Comme les “butches” d’ailleurs, qui sont stigmatisées comme trop masculines. »

Une cigarette en bouche, attablée à la terrasse d’un café, Anne dit clairement qu’elle ne veut « pas faire lesbienne ». Elle est même agacée par l’idée qu’elle devrait entrer dans un moule pour être tout à fait acceptée dans la communauté :

« Je n’ai pas envie qu’en me regardant, les gens puissent se dire “Ah ! elle est lesbienne ! ”. Je refuse que mes relations sociales soient centrées sur ma sexualité. »

Les hétéros posent toujours la même question
Elle dit ne pas apprécier l’entre-soi de certaines lesbiennes, aimer avoir des amis hétéros. Ce qui lui vaut peut-être d’être plus souvent confrontée à des stéréotypes sur la sexualité homosexuelle. Entre douceur et inactivité :

« On me pose tout le temps, mais vraiment en permanence, cette fameuse question : “Mais comment vous faites ? Vous utilisez des objets ? ” A chaque fois je ne sais pas quoi répondre, si ce n’est : “On fait pareil que vous, sauf qu’à la fin, il n y a pas de bite.” »

Ce qu’Anne soulève ici, c’est la double invisibilité dont se sentent souvent victimes les « lipsticks » : dans le milieu lesbien et dans le domaine public, qui ne laisse que très peu de visibilité à l’homosexualité féminine.

« L’espace public est plus occupé par les gays que par les lesbiennes », confirme Natacha Chetcuti. « Et dans le regard sociétal, la féminité reste un registre du désir hétérosexuel. »

« L’enfer des soirées entre filles en boîte »
Anne raconte « l’enfer des soirées entre filles en boîte » : « Le paradoxe, c’est que beaucoup de lesbiennes fantasment complètement sur les filles hétéros, donc si tu t’habilles féminine tu es sûre de plaire, par contre ce sera à toi d’y aller sinon personne ne te drague. »

Hétérosexuelle depuis ses années lycée, Sarah, 24 ans, vient juste de commencer à fréquenter des filles. Elle raconte des débuts difficiles :

« J’ai l’impression de ne pas savoir faire. Je ne me sens non identifiée. Les codes sont à l’opposé de ceux des hétéros. Quand tu sors en boîte généralement, tu mets plutôt une jupe ou une robe. »

Anne cite pour sa part le spectacle d’Océanerosemarie qui parle de femmes glaciales. Elle rejette aussi cet aspect qui ne lui plaît pas du tout :

« Dans certains endroits lesbiens, plus t’as l’air froide et plus c’est cool. C’est vraiment une ambiance à la con. »

Les lipsticks sur le dance floor, « des impostures ! »
Pour mettre à l’épreuve ces idées, nous sommes allées Chez Moune avec Sarah, Anne et sa nouvelle copine. Une boîte de nuit historiquement lesbienne. Ce soir-là, les hommes étaient admis, mais la soirée était plutôt réservée aux femmes. Sarah, qui aurait apprécié de se faire courtiser, portait une chemise bleue, un rouge à lèvres très rouge et un jean moulant noir avec des baskets : « Je me suis habillée spécialement pour la soirée ! »

Entrées dans la boîte, je discute avec Bérengère, une brune androgyne. Que pense-t-elle des lipsticks » ? « Ce que j’en pense ? Ce sont des impostures ! », dit-elle agacée, avant d’ajouter :

« Y en a beaucoup qui ne sont pas de vraies lesbiennes, mais comme c’est à la mode et que ça fait bien… Nous on en souffre, parce qu’en filigrane ça donne l’impression que c’est un hobby. On se méfie du côté “petite expérience”. On a peur de rencontrer une fille, d’être à fond, et de se prendre finalement une claque. »

Pour la jeune femme, il y a une dimension politique dans cette différence de point de vue entre les lesbiennes « lipsticks » et les autres : « Ce n’est pas pour rien qu’il y a très peu de bars lesbiens, et de moins en moins de chars pour les filles dans les Gay Prides… »

« Pour elles, on joue le rôle du garçon ! »
Une de ses copines intervient dans la discussion, plutôt androgyne aussi, blonde platine. Elle n’est pas d’accord. Elle aime bien les lesbiennes féminines, et a l’impression qu’elles se font plus draguer que les autres : « En fait, ce sont elles qui attendent qu’on les drague, parce qu’elles sont dans des représentations hétérosexuelles des relations de séduction. Pour elles, on joue le rôle du garçon. »

L’impression d’un malentendu entre des femmes qui ont pourtant la même orientation sexuelle. Mélody intervient d’ailleurs à son tour pour préciser au passage que leur look n’est pas lié à une envie de ressembler aux hommes :

« Je n’ai pas décidé d’être comme ça. J’ai toujours aimé jouer au foot et je me sens juste plus à l’aise en pantalon qu’en robe. Ça ne fait pas de moi un garçon, je suis une fille. »

Il y a toujours finalement une question de reconnaissance qui se pose. Natacha Chetcuti : « Dans les témoignages, il n’est jamais question de vouloir ressembler à un homme. Ce sont des lesbiennes qui ont envie de sortir de l’assignation à la féminité et ce qui s’exprime, c’est plutôt une nécessité de se créer des normes qui ne soient pas assimilées à la culture hétérosexuelle. »

Près du dance floor, on retrouve Sarah. Alors, a-t-elle réussi à se faire draguer ? Sa réponse : « Je me suis fait draguer par une fille avec un gros nœud, un putain d’œuf de Pâques sur la tête quoi. Elle ne me plaisait pas du tout, mais c’est la seule qui ait voulu de moi. »

Certains prénoms ont été changés.


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