Demain se construit aujourd’hui


Comment pense un jeune gai? Où sont ses priorités? Quel est son rapport au monde? Quelle perception a-t-il des réalités LGBT? Comment conçoit-il une relation amoureuse? Autant de questions auxquelles Bruno Laprade répond avec discernement. Des réponses moins candides qu’on croit et plus réalistes qu’on pense… Né à Valleyfield il y a 27 ans, Bruno Laprade semble avoir grandi avec les causes de la communauté LGBTA. Quoiqu’en ce qui le concerne, il serait plus juste de parler Queer, tant son approche des enjeux de la communauté des jeunes gais et lesbiennes va au-delà de nos luttes traditionnelles. Portrait d’un jeune homme pour qui demain, c’est déjà aujourd’hui…

«Le milieu LGBT est isolé, et la jeunesse encore plus, affirme Bruno Laprade. Le REJAQ agonise faute de subventions. En 2008, le CSSS Jeanne-Mance ne connaissait pas Jeunesse Lambda qui célébrait pourtant ses 20 ans d’existence ! C’est représentatif de ce que vivent les jeunes, qui en viennent à vivre leur sexualité hors de leur communauté naturelle d’attache et de leur famille. Ce qui fait que les jeunes gais n’ont pas de filet de sécurité.»

«Dans le Village, ils se font systématiquement draguer, donner des numéros de téléphone, poser des mains baladeuses, voire harceler de propositions principalement sexuelles ou monétaires. Or, dans le milieu hétéro, la réaction sociale et communautaire serait rapide et coercitive. Mais notre milieu gai manque de ressources pour pouvoir réagir. La réalité des jeunes allosexuels est invisible, car elle n’a pas de voix.»

«Il y a beaucoup à faire, voire trop de combats à mener. Or, la communauté LGBT en général, et celle des jeunes allosexuels en particulier, souffre de ce déficit structurel et d’un manque réel de gens impliqués à réfléchir la diversité sexuelle, à trouver des façons de s’organiser. Les jeunes sont nombreux à participer aux activités parce qu’ils veulent se rencontrer et développer une vie sociale. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils s’impliqueront, à cause des stigmates de l’orientation sexuelle qui serait d’une certaine manière mise sur la place publique.»

Mais commençons par le début
 

Fils d’un professeur de cégep et d’une secrétaire de direction, Bruno a un frère plus jeune. Passons à l’étape de la prise de conscience de sa propre différence. «J’étais un nerd dans une école de nerds. Assez sportif toutefois, quoique… badminton, ping-pong, tennis… cherchez l’erreur. Une amie m’avait demandé si j’étais gai. Je lui avais répondu machinalement non parce qu’en fait, je n’en savais rien. C’était très flou dans ma tête. J’étais très introverti, j’étais le poète et le rêveur de service. C’est quand j’ai embrassé mon premier garçon, à l’âge de 18 ans que j’ai réalisé ce qui se passait. Après ce baiser, tout avait un sens. Et je suis passé de poète… à gai de service! Source: Fugues

Mis à part une bouteille de bière que j’ai failli recevoir par la tête en me promenant avec un ami dans un parc, ma sortie du placard a été bien acceptée par mes parents malgré quelques réticences de mon père.»

«Par jeu, les gars essayaient de connaître mes kicks et sur qui je flashais. Mais peu à peu, je ressentais un peu d’éloignement et de distanciation parce que les gens de mon entourage et les amis ne savaient pas ce qui se passait et comment ça se passait pour moi. De plus, il n’y avait pas de ressources sur place. Cette étape m’a permis de clarifier certaines relations. Je m’intéressais aux arts de la scène en général et, plus particulièrement, à la mise en scène. Sauf qu’avec toutes ces épreuves, je ne me sentais pas prêt pour passer des auditons et des concours d’entrée. Comme j’aimais l’écrit, je suis venu m’installer à Montréal pour étudier la littérature. Tout en préparant un baccalauréat en études littéraires à l’UQÀM, j’ai eu l’occasion toutefois de participer à des productions de Village Scène et au spectacle Projet Mouton Rose.»
Depuis, Bruno prépare un DESS en Développement économique communautaire à Concordia «pour mieux comprendre l’économie sociale et m’orienter vers quelque chose de communautaire», explique l’intéressé. Son entrée dans le communautaire s’est faite par la petite porte. «Je me suis inscrit à un concours d’écriture avec Alter’Héros en 2002. Puis j’ai participé au projet Artefact de Projet 10, ce qui m’a amené à Jeunesse Lambda, qui reste mon port d’attache, avant d’intégrer le Comité de Défense Juridique.»

«Ces expériences ont été comme des écoles d’implication, des espaces d’apprentissage. Et j’y ai entendu des histoires qui me parlaient : j’ai soutenu, aidé ou conseillé des centaines de jeunes pendant mon passage à Jeunesse Lambda. Ces histoires individuelles étaient parfois rough : trans-identité, changement de sexe, viol collectif, automutilation, contamination VIH dès le premier rapport, etc.; j’ai appris à écouter sans juger.»

Sa trajectoire personnelle l’a éveillé à l’implication au sein de ses groupes, au point d’en devenir un élément phare. Cela lui a valu d’être reconnu, voire honoré par la communauté : «Bénévole» aux Allostars 2008, finaliste «Personnalité» et «Coup de Coeur du Public» aux Arc-en-Ciel 2009.

Après avoir été responsable des animations, président, et directeur au développement de projets de Jeunesse Lambda, Bruno Laprade est actuellement président de la CJMLH (Coalition jeunesse montréalaise de lutte à l’homophobie) et adjoint aux communications de la COCQ-SIDA. «Je fais désormais un travail plus solitaire parce qu’il est plus politique et idéologique que communautaire et structurel…»

Dans ce sens, on comprendra qu’il participe à autant de groupes LGBTA que les Célébrations de la Fierté Montréal, le GRIS-Montréal, la Table de concertation jeunesse Centre-Sud, et le Forum Jeunesse de l’île de Montréal. Enfin, côté état civil, Bruno est marié depuis quatre ans avec Rodrigo, agent de formation à l’ACCM, «un punk mexicain que j’ai rencontré il y a déjà six ans…», précise-t-il en souriant.

Les combats de Bruno…
Réaliser le développement social du Village

Source: Fugues«Le Village est un espace hyper sexualisé, qui génère une fausse perception des réalités LGBT. Sur les sites web, on sent la déception des jeunes qui ne croient pas pouvoir trouver l’amour dans la communauté, car pour eux, les gais ne recherchent que du cul. Ils ont intériorisé les stéréotypes qu’on associe aux gais et ils essaient de s’en détacher.»

«Cet état de fait a notamment une origine économique. On a développé le Village des points de vue économique et touristique. Mais il n’y a pas eu de développement social du Village. Le Carrefour multifonctionnel qui accueillerait les groupes communautaires LGBT n’existe toujours pas, et la communauté ne semble pas capable de valoriser l’implication sociale de ses membres.»

«Si le Village représente un important pôle d’affirmation et de liberté, il n’y a pas d’alternatives aux bars et aux saunas. Nos lieux de socialisation nous forcent à toujours entrer en relation avec les autres sur un mode de séduction, par la consommation d’alcool ou de sexe.»

«C’est l’un des gros dossiers de la CJMLH. Combien d’histoires humaines différentes, parfois dramatiques, ont amené notre réflexion sur un projet de milieu de vie qui offrirait des services relais, mais ça demande un gros travail de sensibilisation.»

«La protection des jeunes, ce n’est pas tant de jouer les grands frères, mais de leur donner les moyens de se prendre en charge dans les actes, les mots, le droit de dire les choses, de demander des protections, d’être maîtres de soi-même et de sa propre intégrité autant physique que morale. Bref d’aider les jeunes à s’approprier les codes, à être autre chose que leur corps, et leur laisser davantage d’espace pour s’exprimer et se construire.»

Mêler les luttes dans un même objectif
 

«On observe que les attaques homophobes sont souvent liées aux apparences et à la visibilité d’une orientation sexuelle supposée. Un stigmate dont certains hétéros font aussi les frais. C’est peut-être pourquoi il est difficile de s’impliquer dans la communauté. Dès que l’on montre une différence, comme porter les cheveux roses par exemple, il faut être prêt à constamment se justifier: un fardeau qui peut être bien lourd à porter.»

«De plus, faut-il se retirer de la société en un groupe stigmatisé par son orientation sexuelle, ou bien rester inscrit dans la diversité sociale et participer avec cette différence affective, et non pas sexuelle, au sein même des groupes et des actions politiques et sociales?»

«Pour contrer le manque de militants, les groupes queer anglophones ont su entremêler les luttes dans un même objectif global et inclusif plus proche d’un objectif de société, que d’un enjeu communautaire. Là-dessus, les francophones devraient s’inspirer de leurs stratégies…»

Des initiatives alternatives
 

Et Bruno Laprade conclut en citant des initiatives Jeunes qui se mettent en place comme la Semaine Radical Queer et Pervers/Cité, des événements de conscientisation et d’éducation populaire; PolitiQ Queer Solidaire, qui travaille à ouvrir des espaces de débats sur la sexualité et le genre – notamment en abordant les questions de transidentité et la lutte contre la criminalisation du VIH-Sida; ou Atom C, qui met en place un programme de promotion du dépistage par les pairs.

«Trop de jeunes ont peur des ITSS et du VIH-sida pour aller passer le test, alors que la connaissance sur le sujet est la meilleure défense. En parler avec ses partenaires et savoir adapter ses comportements en fonction de leurs réponses est la meilleure façon d’avoir une sexualité saine et épanouie. Il cite aussi «Against the Wall», qui cherche à transformer le rapport sexuel, mais de manière positive, sécuritaire et inclusive, mêlant genre, orientation et partenaires «poly-amoureux», voire «Émo»…
 


About AlterHéros

Depuis 2002, AlterHéros répond à vos questions en ligne au sujet de la diversité sexuelle, de la pluralité des genres et de la santé sexuelle en général. Nous organisons aussi des activités pour les jeunes LGBTQIA2S+ de 14 à 30 ans et leurs allié.e.s.

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