Docteur, nous ne sommes pas tous hétérosexuels!


Le mot d’ordre a été lancé cette semaine à tous les médecins canadiens : vos patients ne sont pas tous hétérosexuels! Bravo! Belle prise de conscience de la part des pédiatres! Lorsque nous irons chez le médecin, y aura-t-il toutefois moins de chances qu’il prenne pour acquis que notre orientation sexuelle porte vers le sexe opposé?

C’est néanmoins le travail de sensibilisation que vient de lancer la Société canadienne de pédiatrie (SCP) dans un document de travail qu’elle a fait parvenir à tous les médecins canadiens. Bien fait, ce document expose aux médecins une série de recommandations qui sont en ligne directe avec les revendications des groupes LGBT de partout au pays : ne pas prendre pour acquis que vos jeunes patients sont hétérosexuels, que les jeunes homosexuels sont plus à risque de dépression, d’anxiété ou de suicide du fait de l’homophobie régnante dans les milieux scolaires, d’offrir les mêmes services à ces adolescents que s’ils étaient hétérosexuels, d’avoir de la documentation sur le sujet bien visible dans leur bureau, etc.

Si le mot d’ordre a ainsi été lancé par la Société canadienne de pédiatrie, c’est parce que les jeunes adolescents ont encore aujourd’hui très peur de révéler leur orientation sexuelle au grand jour. Pire, ils voient, selon la SCP, les médecins comme quelqu’un envers qui ils ne peuvent avoir confiance à ce sujet, que ces derniers pourraient les trahir et, même, ne plus vouloir les recevoir dans leur bureau.

Il y a donc un grand travail à faire pour changer les perceptions qu’ont les jeunes homosexuels face aux médecins. Car s’il y a bien un professionnel que les jeunes gais et lesbiennes devraient voir comme un allié, c’est bien le médecin, principale porte d’entrée du système de santé, tenu par le secret professionnel.

Un geste inquiétant?
Toutefois, une question évidente me vient à l’esprit : dois-je me réjouir de ce geste ou m’en inquiéter? Car s’il est heureux que la Société canadienne de pédiatrie lance une telle campagne de sensibilisation auprès de ses membres, c’est que sur le terrain, la présupposition d’hétérosexualité des patients est un phénomène encore omniprésent aujourd’hui.

Même si l’homosexualité a été retirée du DSM à titre de maladie mentale, il y a plus de 30 ans déjà, et que la question de l’homosexualité est plus présente que jamais dans les médias et la société en général, les médecins n’ont pas encore développé cette connaissance pratique.

La raison en est fort simple : le système scolaire n’est pas encore adapté et tarde toujours à le faire. Le milieu de l’éducation est l’un des milieux où il se vit encore aujourd’hui le plus d’homophobie. Les enseignants ont peur de sortir du placard et le Ministère de l’éducation n’ose pas prendre de mesures radicales pour changer la situation.

Et concernant les médecins, si la Société canadienne de pédiatrie doit en arriver à prendre de telles initiatives, ce doit être parce que ses médecins ne sont pas formés en conséquence. Et malheureusement, c’est le cas…

Formation déficiente

Si dans une formation en sexologie, comme on retrouve à l’UQAM, en trois ans de cours axés principalement sur la sexualité humaine et les relations amoureuses, l’étude de l’orientation sexuelle est déficiente et celle de l’identité de genre, pratiquement inexistante, imaginez à quoi ressemble la formation des médecins où la sexualité humaine et les relations amoureuses est considérée comme secondaire?

La réponse est bien simple, elle se résume à seulement 6 heures de cours et l’orientation sexuelle est tout simplement effleurée. « On est tout simplement démunis sur ces sujets », m’expliquait une de bénévoles à AlterHéros, Vi Nguyen, qui vient de terminer son programme de médecine à l’Université McGill, à Montréal.

« Les seuls qui ont plus de connaissances, sont ceux qui font des stages spécialisés dans ces domaines, car, à prime abord, ils ont un intérêt particulier pour ce sujet», m’expliquait-elle. « Il y a beaucoup de malaises face à la diversité sexuelle. Il devrait avoir une formation générale là-dessus, car tous les médecins généralistes auront à dealer avec ça un jour ou l’autre dans leur pratique quotidienne. »

La présomption d’hétérosexualité est tellement présente dans le milieu médical que même ses collègues les plus conscientisés ont fait des erreurs de ce genre dans le passé. L’exemple le plus frappant est cette médecin, elle-même lesbienne, qui a présumé que sa patiente victime de violence conjugale ait été battue par son conjoint. Pourtant sa patiente était lesbienne et vivait avec une femme…!

Après mûre réflexion, la Société canadienne de pédiatrie a eu le courage de poser un geste majeur cette semaine. Car l’hétérosexisme est tellement présent et la présomption d’hétérosexualité tellement ancrée dans notre psyché, tout cela grâce à des millénaires d’éducation axée sur la famille et la reproduction hétérosexuelle qu’il faudra beaucoup d’initiatives de ce genre pour éliminer ces réflexes ancrés profondément, même chez les plus avertis d’entre nous.

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Le document de travail de la Société canadienne de pédiatrie est disponible ici


About Julie-Maude Beauchesne

Julie-Maude détient un diplôme d’études collégiales en communications, option journalisme, et termine actuellement ses études au baccalauréat en Études internationales à l’Université de Montréal. Après avoir travaillé six ans comme journaliste pour un quotidien des Cantons-de-l'Est, La Voix de l'Est, elle est aujourd’hui directrice des communications au Réseau québécois de l'action communautaire autonome (RQ-ACA). Impliquée au sein d'AlterHéros depuis 2004, elle a occupé multiples fonctions telles que la présidence de 2007 à mai 2010 et au cours de l'année 2011-2012. Elle occupe actuellement la fonction de trésorière au sein de l'organisme. Par le passé, elle a été coprésidente de la Table de concertation des gais et des lesbiennes du Québec (devenue le CQ-LGBT). En 2010, au Gala Arc-en-Ciel, elle a remporté le prix Bénévole par excellence.

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