Connaissez-vous Judith Bastien?


Étrange parcours que celui de Rebecca Nguyen, alias Judith Bastien, à la fois atypique et tellement représentatif de sa génération. Sa génération ? D'aucuns diraient qu'elle est désenchantée… Mais Judith a su montrer, par ses actions, ses prises de position, la gravité et la densité des textes de ses chansons, que la vie n'est pas une tarte, ou plutôt, si… que la vie est une tarte qu'il faut savoir partager, à laquelle il faut savoir goûter, sans oublier la part à laquelle tous et toutes, quelles que soient leur passé, leur origine, leur choix de vie… ont droit…

Oh combien représentative de cette génération donc qui refuse de se laisser abattre et de céder à la tentation de la facilité, Judith Bastien a très tôt partagé la chopine de bière avec toutes sortes de personnes, et s'est enrichie au contact de celles-ci : nord-américains, latinos, africains du nord, du sud, de l'ouest, de l'est, australien, papous, stalinistes, maoïstes, pakistanais, jusqu'aux célèbres Gandhi et Levingston le Goéland. Elle partageait avec eux la passion de la bouteille, la frénésie galopante de la papille qui vous titille… Bref… elle était alcoolique…

C'est en 1942 que naît celle qui allait devenir l'illustre Judith Bastien. Mais cela, ni sa mère, Fricotine Brita, prise de court pendant qu'elle tentait de rejoindre la ferme voisine dans son petit village de Bauce, après avoir perdu les eaux, ni son père, Gracien Nguyen,  réfugié vietnamien, réserviste de l'armée québécoise pendant la deuxième guerre mondiale, renvoyé au front de Normandie, après avoir été retrouvé dans la cave d'une masure de Sainte Balance, en compagnie de 3 autres fugitifs, … ne pouvaient le savoir. C'est en l'honneur de la disparition de son compagnon d'un soir, que Fricotine Brita, donna à la jeune Rebecca, le nom de famille de son père. Mais Rebecca, elle-même née dans d'étranges circonstances (sur la charrue que conduisait sa mère en plein travail), sous les mystérieux auspices d'une lune flirtant avec Jupiter et un soleil en poissons de cette nuit du 12 avril 1942, ne pouvait se douter de l'étrange destinée que lui avaient réservé les Parques.

Sa mère ayant décidé de suivre le mouvement général des familles fermières du village, et de gagner la grande ville de Québec, Rebecca Nguyen eut une enfance à la fois solitaire et terriblement sociable. Sa mère souvent absente, travaillant jour et nuit dans la rue longeant l'immeuble délabré dont elles occupaient le sous-sol, Rebecca passa les deux premières années de sa vie dans un coin du logis familial, à la découverte de son corps. Période édifiante pour la jeune enfant prodige qui touchait son gros orteil avec son oreille droite, et ce, après quelques semaines de pratique seulement.

C'est à 2 ans et trois jours que Rebecca Brita se mit sur ses deux pattes… Sa mère, plus consciencieuse que jamais, passait parfois trois ou quatre jours sans revenir à la maison. Ni une ni deux, Rebecca, à l'aise sur ses gambettes, monta de la cave familiale jusqu'au bar au-dessus, le désormais légendaire « Franc Café ». Là, Rebecca découvre la franche camaraderie virile qui règne entre les consommateurs réguliers de l'établissement, les pochards, les passants égarés. Adoptée par sa nouvelle famille, qui voit en elle le portrait d'une génération qui se réveille, d'un rêve qui s'élève, Rebecca, à deux ans et demi, devient l'attraction du quartier. Entonnant avec cœur les chansons du vieux juke box, redonnant une jeunesse aux « la la la » des beatles, aux « chabadabada chabadabada » de Joe Dassin, en passant par les « Di di di dou da » de Jane Barkin, Rebecca passe du stade de curiosité de quartier à celui de sommité provinciale. De toutes les banlieues de la ville de Québec, affluent des soulards venus se divertir et observer cette jolie frimousse se dandiner et servir les consommations. Ce n'est qu'à l'âge de 18 ans, que Rebecca obtiendra le droit de servir de l'alcool aux clients et prendra, pour fêter l'ère nouvelle, le nom de Judith Bastien, en hommage à Bastien, son grand père paternel qui se faisait appeler Judith pendant la nuit.

Mais le patron du Franc-Café lui donna la chance de travailler dès l'âge de 5 ans comme serveuse. Au fur et à mesure des mois, se tisse un lien de dépendance entre la plantureuse Rebecca et le Franc Café, à tel point que le nom de Judith Bastien et celui du Franc Café sont maintenant indissociables dans la mémoire collective.  « C'est qu'elle travaillait vite la petite ! On l'appelait « la petite vite »… ! », nous rappelle le gérant de l'établissement, un sourire nostalgique aux lèvres.

À 20 ans, la désormais notoire Judith Bastien, repérée par Philibert Drumond, agent de production pour les compagnies « Jeunes talents show », enregistre un premier CD. Fort de ce succès (près de 150 exemplaires vendus en 3 ans !), Judith quitte son Québec adoptif pour tenter sa chance dans la grande ville de Montréal. Et là, commence un mouvement de déchéance sans fin… Cette jeune fille dont le père était vietnamien et la mère avait disparu dans d'étranges circonstances… connaît le rejet, la discrimination, le racisme. Sombre destin donc qui l'a menée à la fange, côtoyant la drogue, flirtant avec la mendicité, prenant part aux divers trafics, d'armes et de substances illicites… Ramassée sur la chaussée dans un état de délabrement avancé, par une escouade de salubrité publique alors qu'elle vomissait en face du Théâtre National, une bouteille de bière dans la main gauche, une cigarette fumante au bec, et la main droite plongée avidement dans un sac de Fruit Loops, elle fut ramenée en urgence à l'Hôpital de la Gracieuseté Aimante de Québec afin d'y subir un lavage d'estomac, une cure de désintoxication de drogue et de céréales graisseuses.

C'est d'ailleurs cette image, Fruit Loops et cigarette Camel à la main, qui restera dans l'esprit de ses fans de Québec, les passants du Franc Café, qui ne l'ont pas oubliée malgré ses infidélités montréalaises. Son arrestation par les services de police, alors qu'elle tentait de s'enfuir de l'ambulance qui l'avait ramassée, largement véhiculée par les médias, le Fugues en tête, a indéniablement contribué à faire de Judith Bastien un personnage public, qui, au moment où elle touchait le fond, fut propulsée aux cimes du succès, un succès auquel elle ne put prendre part, puisqu'elle resta en cure durant 5 ans. Sa mésaventure sur le trottoir de la rue Sainte Catherine fit d'elle une égérie de la communauté gaie de Montréal, et il n'est pas rare d'entendre les remix de quelques uns des titres de son unique CD, de « I Drove all night » à « I will love again », en passant par « Marie couche toi là ». À sa sortie, l'engouement populaire est hélas retombé, et Judith n'aura connaissance de son succès que par les rumeurs qui entourent le mystère de sa célébrité passée. Se croyant inconnue de tous, frustrée par son infortune, Judith entamera une carrière dans le secrétariat, et se spécialisera dans le remplissage de tasses de café pour ses supérieurs hiérarchiques.

Étrange chemin donc que celui de cette femme de courage, qui, après avoir connu le succès, a sombré dans la vase… et, après 25 ans d'absence, revient sur les planches pour chanter, avec vous, ses plus grands succès. Une artiste d'envergure, qui reste dans nos mémoires, comme en témoigne le nombre de ses fans qui sont ce soir venus au Théâtre National pour revoir l'étoile briller après 25 ans d'extinction fulminante, ensemble de fans dont vous faites partie.

David
Pianiste de Judith et président du fan club international de Trois-Rivières de Judith Bastien, le FCITRJD

 

Réservez vos billets dès maintenant pour le spectacle “En attendant Judith Bastien” au coût de 8 $ en cliquant ici, où vous trouverez également les autres points de vente, tel que le Café L'Utopik, situé au 552 Ste Catherine Est, à Montréal.  Les billets restants seront mis en vente le soir même au Théâtre National, au coût de 10$.


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