Lettre ouverte au cardinal Jean-Claude Turcotte


Votre Éminence,

La Table de concertation des lesbiennes et des gais du Québec a pris bonne note des explications que vous avez fournies en conférence de presse au sujet de votre décision de forcer les futurs candidats à la prêtrise de votre diocèse à passer un test de dépistage du VIH. Nous accueillons positivement votre déclaration à l’effet que le but de cette nouvelle politique n’est pas d’identifier les candidats d’orientation homosexuelle et que l’orientation sexuelle ne fait pas partie de vos critères de sélection. Néanmoins, votre décision et les raisons que vous évoquiez nous rendent perplexes à plusieurs niveaux.

Du moment où vous affirmez que la séropositivité peut devenir un motif, même un motif parmi d’autres, d’exclusion au sacerdoce, nous craignons que vous n’envoyiez, ouvertement ou non, un message à la société québécoise que les personnes vivant avec le VIH ne sont pas aussi dignes de servir que les autres et qu’elles auront forcément des capacités diminuées qui les empêcheront d’accomplir leur devoir. Or, bien que le SIDA demeure une maladie incurable et mortelle, les personnes atteintes peuvent aujourd’hui bénéficier des avancements de la science et mener des vies normales. Il nous est dès lors permis de questionner la pertinence d’imposer une telle politique en 2004, quelque deux décennies après l’apparition du premier test de dépistage du VIH. Mais outre ces considérations, votre politique ne lance-t-elle pas un message aux personnes malades que leur contribution à la société n’est ni désirée, ni désirable ?

Quant à votre autre argument qui veut qu’il y ait un lien direct entre les tests de dépistage et le célibat, il ne tient vraiment pas la route. L’un n’a, en effet, strictement rien à voir avec l’autre. Un test de dépistage positif ne vous apprendra pas grand-chose sur la qualité morale de vos candidats ou sur leurs intentions de respecter les règles de votre Église. Vous n’en apprendrez pas davantage en sachant comment l’un de vos candidats a pu être infecté, en supposant qu’il soit en mesure de vous le dire. Inversement, la séronégativité ne constitue aucunement une preuve qu’une personne a un comportement sexuel exemplaire à vos yeux ou qu’elle respectera ses voeux.

À quoi serviront alors ces tests de dépistage ? Nous craignons qu’ils ne servent à envoyer un message à la société québécoise, au secteur privé et aux gouvernements qu’il est approprié de diviser les êtres humains entre ceux qui sont infectés par le VIH et ceux qui ne le sont pas, de soulever des soupçons sur l’orientation sexuelle des personnes atteintes, de questionner la façon dont ils ont attrapé le VIH et de désigner le SIDA comme une maladie honteuse. Non, il n’y a pas de façon honteuse d’attraper le VIH et le SIDA n’est pas une maladie honteuse, mais la discrimination que les tests de dépistage peuvent engendrer est, quant à elle, des plus honteuses et des plus réelles. Vous comprendrez alors que nous sommes inquiets que votre décision puisse ouvrir la voie à toutes sortes de dérapages, pour emprunter une expression que vous avez vous-même utilisée récemment. Vous ne pouvez pas non plus ignorer que votre décision contrevient à l’esprit, sinon à la lettre, de la Charte des droits et libertés du Québec et de la Charte canadienne des droits et libertés qui interdisent toute discrimination basée sur un handicap. Votre Église peut certes établir des critères pour sélectionner ses postulants à la prêtrise, elle ne peut pour autant se soustraire aux droits fondamentaux de la personne en se cachant derrière la liberté religieuse. Nous sommes aussi curieux de connaître les raisons qui vous ont poussé à ne pas soumettre les femmes qui désirent devenir religieuses aux mêmes tests de dépistage que vos candidats masculins au sacerdoce. Loin de nous en plaindre, nous nous l’expliquons difficilement.

En terminant, la Table de concertation voudrait profiter de cette occasion pour rendre un hommage particulier aux membres du clergé, ainsi qu’aux travailleurs de pastorale, peu importe leur statut sérologique, qui ouvrent depuis plusieurs années leurs portes et leurs coeurs aux personnes, croyantes ou non, jeunes ou moins jeunes, qui sont séropositives ou qui souffrent du jugement souvent implacable de leurs proches et de la société envers leur orientation sexuelle. Nous vous suggérons fortement, votre Éminence, d’écouter ce qu’ils ont à dire.

Signée : Les coprésidents de la Table des lesbiennes et des gais du Québec; Diane Labelle et André Gagnon, ainsi que les autres membres du conseil d’administration; Claude Côté, Jean-Pierre Le Clerc, François Daoust, Gaétan Gauthier et Patrick Poisson.

La Table de concertation des lesbiennes et des gais du Québec est un organisme à but non lucratif qui a pour mission de promouvoir les droits et le respect des personnes homosexuelles du Québec afin de favoriser leur épanouissement. La Table est l’interlocuteur par excellence des autorités gouvernementales et policières auprès de la communauté gaie et lesbienne du Québec.


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