L'alliance canadienne ou l'Alliance anti-gai? 1


27 novembre dernier, dans une entrevue au Vancouver Sun, le député de l'Alliance canadienne de Regina-Lumsden-Lake Centre, Larry Spencer, a affirmé que l’homosexualité devrait être interdite par la loi. Il a aussi dit craindre que la légalité de l’homosexualité ne conduise à la reconnaissance de la pédophilie et de la polygamie au pays, et ajouté qu’un gay pourrait devenir hétérosexuel en s’entraînant. Spencer, un ancien pasteur baptiste né aux États-Unis, parle d’une conspiration homosexuelle «bien orchestrée» qui aurait débuté dans les années 1960 et aurait récemment donné des résultats favorables au mouvement gay. Il a enfin affirmé que la tolérance à l’endroit de l’homosexualité aurait été plus lente si l’ancien premier ministre libéral Pierre Trudeau n’avait pas légalisé l’homosexualité en 1969. Stephen Harper, chef de l'Alliance, a annoncé que M. Spencer a été démis de son statut de porte-parole du parti sur les questions familiales et expulsé temporairement du caucus allianciste. Il a expliqué que les propos de son député sur les homosexuels sont inacceptables et ne reflètent pas la position de l’Alliance sur la question. Le chef du Parti progressiste-conservateur, Peter MacKay, a joint sa voix à celle de M. Harper en condamnant les propos du député Spencer. Néanmoins, Larry Spencer a au moins bénéficié d’un appui. L’un de ses confrères alliancistes de la Colombie-Britannique, Reed Elley, a refusé de répudier des propos du même ordre qu’il a tenu il y a trois ans lors d’un discours. Il se disait alors contre la décriminalisation de l’homosexualité au Canada.

Ce ne sont pas les premières frasques d'un député de l'Alliance canadienne et ça ne sera probablement pas la dernière non plus! Ce parti politique ultra-conservateur semble se fait toujours un malin plaisir à taper sur la tête des homos surtout depuis l'idée lancée par les libéraux fédéraux de redéfinir la notion de mariage. À ce sujet, le 16 septembre dernier, L'Alliance avait présenté une motion visant à “réaffirmer que le mariage est et doit demeurer exclusivement l’union d’un homme et d’une femme, et que le Parlement prendra toutes les mesures voulues pour préserver au Canada cette définition du mariage”. Cette motion fut repoussée de justesse par l'ensemble des députés. Le 24 octobre, la Chambre des Communes a rejeté une proposition de loi allant dans le même sens. Cette proposition avait été déposée par le député allianciste Grant Hill le 18 septembre, soit deux jours après la motion. Laurie Arron de la Coalition des Canadiens et Canadiennes pour le droit égal au mariage va déclarer que les projets de lois présentés ne peuvent voiler la constitution canadienne et que les cours de justice en Ontario, en Colombie-Britannique et au Québec affirment clairement qu'interdire le mariage aux couples du même sexe est inconstitutionnel. Par ailleurs, un sondage récent réaffirme le soutien croissant des Canadiens au mariage des couples du même sexe. Il est à noter que la constitution interne de l'Alliance canadienne  exclut les conjoints de fait, homosexuels ou hétérosexuels de la définition de la famille.  L'Alliance est le seul parti fédéral à réclamer le recours à la clause nonobstant (clause de dérogation à une loi) pour refuser le droit au mariage des couples de même sexe.

Mais, au fait, d'où vient l'Alliance canadienne? Quelles sont les racines de cette formation politique qui envisage un jour (lointain je l'espère!) prendre la place des libéraux? En 1987, la Reform Association of Canada, association de différents groupes d'intérêts représentant l'Ouest canadien, organise une assemblée sur l'avenir économique et politique du Canada. Les 300 délégués présents conviennent qu'il est temps de former un nouveau parti politique. C'est à Winnipeg, la même année, que le Parti réformiste du Canada (ancêtre de l'Alliance) voit officiellement le jour à l'assemblée de fondation tenue en octobre. Preston Manning est proclamé chef du parti. En novembre 1988, le Parti réformiste présente des candidats dans 72 des 88 circonscriptions situées à l'ouest et au nord de la frontière entre le Manitoba et l'Ontario. Il ne remporte aucun siège, mais les 275 000 votes recueillis marquent le début d'une nouvelle montée de popularité. Lors d'une élection partielle, Deborah Grey est élue députée dans la circonscription albertaine de Beaver River. Elle devient ainsi la première députée réformiste à Ottawa.

Dès le départ, ce nouveau parti affiche ses couleurs et obtient un succès instantané. Preston Manning, fils d’un ancien premier ministre de l’Alberta, réussit à gagner la majorité des sièges dans les quatre provinces de l'Ouest lors des élections fédérales de 1993 et 1997. En 1999, les Réformistes vont accuser les tribunaux canadiens de militantisme et d’usurpation du rôle du pouvoir législatif. On leur reproche de fixer la politique du pays sur des questions telles que le droit à l’avortement ou les droits des gays et lesbiennes. Manning, qui est alors chef de l’opposition officielle à Ottawa, accuse le gouvernement libéral d’encourager les tribunaux à rendre des décisions dont il ne veut pas prendre lui-même la responsabilité. La Cour suprême avait à cette époque rendu plusieurs décisions qui étendaient les droits des gays et des lesbiennes, parfois en interprétant librement la loi. En 1997, dans l’affaire d’un professeur renvoyé d’un établissement d’enseignement chrétien d’Edmonton à cause de son homosexualité, la cour a jugé que la loi sur les droits de la personne en Alberta devait être interprétée de manière à protéger le droit à l’orientation sexuelle. Elle s’est également appuyé sur le texte de la Charte canadienne des droits et libertés pour y inclure l’orientation sexuelle.

Les positions trop à droite du parti va lui faire perdre des votes au centre et à l'est du pays. Preston Manning, voyant qu'il n'avait que très peu de chances de gagner, voulu qu'on reconstruise le parti avec un nouveau chef. Stockwell Day, ancien ministre des Finances du gouvernement conservateur de l’Alberta et fondamentaliste chrétien, deviendra chef du nouveau parti de l'Alliance canadienne en s’assurant l’appui de diverses forces sociales (groupes pro-vie, groupes anti-gais et la base conservatrice du Reform). Day va aussi se rapprocher de la droite religieuse. La plupart des personnes désignées au cabinet pour remplacer les déserteurs proviennent de l’aile d’ “extrême-droite” du parti. Grant Hill, nommé chef-adjoint par Day, avait dénoncé à maintes reprises l’homosexualité comme étant un style de vie malsain. Toutefois, durant les élections fédérales de 2000, l'Alliance va mordre la poussière face aux libéraux. Ceux-ci ont utilisé avec succès les origines de droite de l’Alliance, pointant du doigt les conceptions fondamentalistes réactionnaires de Day et son programme de mise en place d’un système de santé à deux vitesses, pour mieux masquer son propre agenda pro-patronal de droite. Day s’est avéré incapable de répondre aux accusations libérales. Lorsque la presse a questionné Day sur l’impact que ses propres convictions religieuses pourraient avoir sur lui à titre de premier ministre, il reste muet. Par contre, il déclare que le fait pour lui de croire que la terre a été créée il y a 6000 ans était une question personnelle et que c’était injuste que la presse soulève une telle question (bref, l'art de parler pour rien dire quoi!).

Plusieurs groupes de défense des gais et lesbiennes canadiens se sont alors mobilisés pour forcer Stockwell Day à débattre de l’homosexualité d’ici les prochaines élections. Les organismes “Equality for Gays and Lesbians Everywhere”, “Rainbow Coalition” et d’autres groupes se sont dit préoccupés par les positions exprimées par Day sur la question dans le passé. Cette campagne pris la forme d’envois massif de lettres, de sensibilisation des médias, de questions précises posées en public et des manifestations pour forcer le chef de l'Alliance de l'époque à se commettre sur l’homosexualité. L’objectif est de tout faire pour que les Canadiens se rendent compte de son parti pris anti-gai, a expliqué Laurie Arron, vice-présidente du groupe “Equality for Gays and Lesbians Everywhere”.

Stockwell Day, alors qu'il était ministre du gouvernement de l'Alberta, s’est opposé à l’inclusion de l’orientation sexuelle dans la législation provinciale sur la protection des droits de la personne. Il s’est aussi prononcé contre le fait de permettre à une femme ayant des décennies d’expérience de continuer à élever des enfants en famille d’accueil, parce qu’elle est lesbienne. Il a aussi déjà exprimé l’opinion que l’homosexualité est un choix. Mais Day s’est soigneusement abstenu de discuter de la question. Murray Billett, militant pour les droits des homosexuels en Alberta affirmait que Stockwell Day est un politicien de talent capable de dissimuler adroitement ses véritables opinions, lorsque cela fait son affaire. M. Billett a conseillé Delwin Vriend, un ex-enseignant albertain devenu un héros des défenseurs des droits des gais au Canada. M. Vriend a traîné le gouvernement albertain jusqu’en Cour suprême pour obliger la province à inclure l’orientation sexuelle dans sa loi sur les droits humains. A l’époque, l'ancien chef allianciste avait fait valoir que les écoles religieuses devraient avoir le droit de rejeter les candidats gais à cause de leurs croyances. Comme déjà exposé plus haut, il favorisait aussi la possibilité d’un recours à la clause nonobstant pour éviter d’avoir à se conformer à la décision de la Cour suprême.

Mais éventuellement, l'étoile de Day va aussi pâlir. Il va démissionner de son poste de chef en décembre 2001 suite à une grave crise qui a mené à une scission à l'intérieur de son parti. Un congrès à la direction sera organisé en avril 2002 et c'est Stephan Harper, le présent chef de l'Alliance qui remporte la victoire.

Maintenant, on parle de l'union de la droite au niveau fédéral. Malgré une entente survenue récemment, c'est encore loin d'être fait selon moi! Le Parti progressiste-conservateur a vite fait de se dissocier des propos du député Spencer mais il faut quand même faire attention. Il y a des députés homophobes dans presque chaque formation politique (même au Québec) et ce n'est pas seulement l'Alliance canadienne non plus. 41 députés libéraux ont votés avec l'Alliance pour s'opposer à un projet de loi rendant passible d'accusations criminelles la propagande haineuse contre les gais et les lesbiennes. Et pour ce qui est du vote sur une motion de l’Alliance défendant la définition traditionnelle du mariage, elle a été rejeté par seulement 5 voix (137 voix contre 132), à cause de la défection de plusieurs députés libéraux.  Et qu'en est-il de Stephan Harper? Quelle est sa vraie position personnelle face à cette question? Il aurait du dire à son député Spencer de carrément démissionner mais il lui a seulement enlevé ses responsabilités en tant que critique de l'opposition. On se croirait à la petite école, un petit coup de règle sur les doigts en s'imaginant que la personne ne recommencera plus. C'est quand même une abbération, on est dans le monde des adultes pas des enfants (même si nos élus en ont parfois l'air!). On joue avec des vies et des réputations, il ne faut pas l'oublier. Personnellement, en tant que citoyen jouissant de libertés de bases et indispensables dans une société démocratique, je crois qu'il faut rester sur nos gardes et faire pression sur nos élus pour s'assurer que le respect de l'intégrité (physique et intellectuelle), la dignité et l'humanité des personnes soit valorisée! Il faut aussi s'assurer que notre prochain premier ministre, M. Paul Martin, ira dans le même sens que Jean Chrétien et officialisera le plus rapidement possible par une loi, le mariage des conjoints du même sexe. J'invite nos élus à agir et ne pas avoir peur de faire passer l'intérêt et le bien commun par dessus des intérêts idéologiques.

Pour voir l'article intégral du 27 novembre du Vancouver Sun, vous pouvez cliquer sur le lien ici.

Sébastien St-Onge
AlterHéros / Jeunesse Lambda

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About Sébastien St-Onge

Titulaire de 4 diplômes universitaires, notamment un baccalauréat en histoire de l’UQTR, Sébastien est bénévole avec AlterHéros depuis 2003. Il a été membre du CA en 2005‐2006 et 2009-2010 en plus d'être bénévole de l’équipe de rédaction de 2003 à 2006 et de 2008 à aujourd’hui. Il a aussi été impliqué dans l’organisme Jeunesse Lambda entre 2002 et 2005.


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One thought on “L'alliance canadienne ou l'Alliance anti-gai?

  • Jean Lapointe

    Il aurait fallu mentionner aussi que des députés de la Canadian Alliance ont déjà dit qu’ils considéraient les députés du Bloc québécois comme des traîtres qu’il faudrait mettre en prison. De ce point de vue les Libéraux ne sont pas mieux avec leur affreuse loi C-20 sur la clarté. Moi je suis un souverainiste québécois et je considére que L’indépendance politique du Québec n’est pas seulement souhaitable mais nécessaire.